jeudi 1 octobre 2020

Lénine et le parti : une question d’actualité

Lénine en 1920 (domaine public).

Plus de 100 ans après la révolution russe, retour sur l’un des apports majeurs de Lénine : une rupture avec toute vision linéaire de l’histoire – et de la révolution – et ses conséquences pratiques/organisationnelles. C’est en effet de cette rupture que participe la conception léniniste du parti, historiquement située, souvent caricaturée mais pourtant toujours éclairante, a fortiori lorsqu’on l’enrichit de la lecture qu’en a faite Daniel Bensaïd. 

D'après Julien Salingue et Ugo Palheta, préface et postface à la réédition de Daniel Bensaïd, Stratégie et parti (les Prairies ordinaires, 2016). 

Le mouvement ouvrier du début du XXe siècle, particulièrement dans ses franges réformistes, a souvent agi comme si le temps politique était homogène et uniforme, comme si l’évolution des sociétés – le « mouvement », pour parler comme Bernstein – devait tendre naturellement et spontanément vers le socialisme. Pas de révolution politique, mais une évolution sociologique ; pas un parti stratège, mais un parti éducateur. Étant donnée l’expérience chaotique du XXe siècle, rares sont ceux qui raisonnent encore de cette manière. Mais on trouve une autre manière de ne pas prendre en considération les changements de conjoncture, qui consiste à substituer un optimisme volontariste à un optimisme évolutionniste : agir comme si l’offensive, qu’on l’envisage sous la forme de la grève générale ou de l’insurrection, était en chaque moment à l’ordre du jour, comme si les masses n’attendaient qu’un parti vraiment révolutionnaire pour se mettre en mouvement, se constituer en classe révolutionnaire et déclencher l’insurrection.

Parti et stratégie révolutionnaire

La dimension stratégique de l’activité révolutionnaire repose sur cette idée apparemment simple, énoncée par Ernesto Che Guevara : « Le devoir de tout révolutionnaire, c’est de faire la révolution. » En d’autres termes, le débat stratégique repose sur la conviction partagée que la révolution dérive, non de lois historiques qui la rendraient inévitable, mais d’un projet volontaire, et plus précisément d’un projet de renversement du pouvoir politique bourgeois.

Tel est l’un des apports majeurs du Lénine d’après 1914, qui s’émancipe progressivement de la conception mécaniste d’un Kautsky, convaincu du caractère nécessaire, non contingent, de la révolution. Kautsky écrivait ainsi en 1909, dans Les Chemins du pouvoir, « qu’il ne dépend pas de nous de faire une révolution, ni de nos adversaires de l’empêcher ». Si cette formule souligne une évidence – les dynamiques propres et les produits de la lutte des classes ne dérivent pas de la seule volonté des révolutionnaires –, elle a pour effet d’incliner à l’inaction : l’intervention consciente des militants et des organisations révolutionnaires serait inutile dans la préparation d’une révolution, puisque celle-ci doit advenir nécessairement. Les années 1914-1917 seront pour Lénine l’occasion d’un retour critique sur les thèses de Kautsky, jusqu’à la rupture, avec la formulation d’une double problématique stratégique : si le surgissement révolutionnaire n’est pas subordonné à l’activité du parti, l’intervention directe de ce dernier au cœur de la lutte des classes peut jouer un rôle décisif dans le rythme et la tournure des événements ; cette intervention doit tenir compte de la non-linéarité des processus révolutionnaires, déjà remarquablement décrite dans Que faire ?, rédigé en 1902 : « On ne saurait se représenter la révolution elle-même sous forme d’un acte unique : la révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases d’accalmie plus ou moins profondesChamp caché. »

Si le cap stratégique – le renversement du pouvoir politique bourgeois – demeure identique, il n’existe donc pas de voie prédéterminée pour y parvenir, aucun schéma théorique préalablement découvert par la « science socialiste » et que l’on pourrait se contenter d’appliquer. Sur le chemin qui mène à l’abolition des structures d’exploitation et de domination, se dresse ainsi une multitude d’obstacles et de bifurcations, d’impasses et de chausse-trappes, qui interdisent de penser que le plus court trajet vers la révolution serait la ligne droite. Ne jamais abandonner ce fil à plomb de la stratégie révolutionnaire qu’est l’objectif de destruction de l’État capitaliste ne signifie pas que celle-ci serait à portée de main, en tout temps et en tout lieu, comme l’expliquait Daniel Bensaïd : « On ne peut pas détruire cet État n’importe quand et dans n’importe quelles conditions. Se contenter de cet impératif, hors du temps, ce serait simplement jeter les bases d’un volontarisme gauchiste : si la question du pouvoir était posée en permanence, il ne dépendrait que de la volonté politique du parti de passer de l’accumulation syndicale ou parlementaire de forces, à l’accumulation militaire ; donc d’un gradualisme électoral à un gradualisme militaire. Il suffirait en quelque sorte de déclarer la guerre à l’ÉtatChamp caché. »

Dans le même temps, affirmer que les révolutionnaires ont des responsabilités particulières dans les succès éventuels des révolutions, que leur intervention est décisive pour approfondir un processus révolutionnaire, c’est admettre qu’ils peuvent également avoir des responsabilités dans leurs échecs, que des erreurs d’analyse, un défaut d’initiative ou au contraire des décisions aventuristes, peuvent compter au centuple dans une situation de montée révolutionnaire. S’il ne dépend donc pas des organisations révolutionnaires que se déclenche une crise prérévolutionnaire, et si elles ne peuvent qu’être minoritaires à l’amorce d’une telle crise, on ne saurait sous-estimer leur rôle, paradoxalement décuplé dans les (rares) situations historiques où les subalternes secouent en masse le joug qui les opprime.

Le parti ne se confond pas avec la classe

Le parti révolutionnaire, dans son acception contemporaine, n’est pas un donné mais un construit, une forme historique particulière qui est née du développement de la classe ouvrière, de ses expériences de confrontation avec la bourgeoisie et des conséquences, pratiques et organisationnelles, qu’en ont tirées les militants et dirigeants ouvriers. Daniel Bensaïd insiste ainsi sur le va-et-vient permanent, chez Marx et Engels, entre le projet de parti au sens strict (le « parti éphémère ») et le parti au sens large (le « parti historique »), entre les regroupements organisationnels ponctuels, empiriquement observables, et le mouvement historique de la classe ouvrière vers son émancipation, autrement dit le devenir-communiste du prolétariat. Lié aux expériences concrètes d’organisation et de luttes de la classe ouvrière en Europe, des révolutions de 1848 à la défaite de la Commune de Paris, en passant par la création de la Ligue des communistes et la fondation de la Iere Internationale, ce va-et-vient traduit une tension au cœur du Manifeste communiste (que Marx et Engels rédigèrent justement pour la Ligue des communistes, à laquelle ils s’affilièrent). Deux célèbres formules résument cette tension : « Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers » ; « Les communistes sont la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres ». En d’autres termes, le parti apparaît chez Marx et Engels comme la médiation – l’« opérateur stratégique » – permettant de résoudre l’apparente contradiction entre deux nécessités : représenter et entraîner l’ensemble de la classe, dont seule la mobilisation sur la base de ses intérêts immédiats peut transformer les rapports de force sociaux et politiques ; défendre une orientation politique fondée sur une analyse approfondie des rouages du système capitaliste, dont seule une minorité de la classe peut développer une claire conscience hors des situations révolutionnaires. S’il s’agit donc d’envisager la construction de partis conçus comme autant de regroupements ponctuels, ajustés à une conjoncture particulière de crise politique mettant à l’ordre du jour la prise du pouvoir, le maintien d’une organisation permanente regroupant les éléments les plus conscients de la classe ouvrière ne va pas de soi chez Marx et Engels : la décision de dissoudre la Iere Internationale en sera l’une des démonstrations les plus éclatantes.

C’est avec Lénine que s’accomplit une « révolution dans la révolutionChamp caché ». Le dirigeant révolutionnaire russe est en effet le premier à dénoncer clairement la « confusion entre le parti et la classe », et à défendre le principe d’un parti révolutionnaire affirmant son indépendance et, surtout, son autonomie et sa capacité d’initiative politique, au-delà des seules luttes économiques. Tel est l’apport fondamental d’un Lénine évoluant dans une société au sein de laquelle la classe ouvrière demeure extrêmement minoritaire : le parti, s’il n’a pas d’intérêts distincts de ceux de la classe ouvrière, ne peut se contenter d’être la chambre d’écho des revendications du prolétariat, et encore moins des seuls ouvriers d’usine. Il doit pouvoir, de manière autonome, prendre l’initiative de la lutte politique, en d’autres termes intervenir dans l’ensemble des luttes sectorielles et des couches sociales, poser la question du pouvoir et, partant, refusant de laisser à la bourgeoisie les mains libres sur le terrain proprement politique. Si le prolétariat est la force motrice et décisive du changement social, en raison de sa position dans les rapports de production, il a son « mot à dire » sur des questions qui ne semblent pas le concerner directement, car ces dernières peuvent participer de l’exacerbation des contradictions entre les classes et précipiter l’ouverture d’une crise révolutionnaire : « [Lénine] comprend parfaitement que les contradictions économiques et sociales s’expriment politiquement, de façon transformée, "condensée et déplacée", et que le parti a pour tâche de déchiffrer dans la vie politique, y compris sous les angles les plus inattendus, la façon dont se manifestent les contradictions profondesChamp caché. »

Le temps politique comme temps chaotique

D’où la nécessité du parti d’avant-garde, d’une organisation se posant de manière obstinée la question de la conquête du pouvoir et de la transformation révolutionnaire de la société, et non de la seule représentation de la classe ouvrière et de ses intérêts immédiats dans telle ou telle conjoncture. Si cela suppose une attention constante aux flux et reflux de la conscience politique au sein du prolétariat, de l’évolution de son niveau de confiance au gré des luttes de classe (victorieuses ou défaites, menées ou subies), de son hétérogénéité interne, un parti ne saurait se contenter de prendre des initiatives politiques dans les seuls moments de crise de régime : « L’activité essentielle de notre parti, le foyer essentiel de son activité, doit être un travail possible et nécessaire aussi bien dans les périodes les plus violentes d’explosion que dans celles d’accalmie, c’est-à-dire un travail d’agitation politique unifié pour toute la RussieChamp caché. » Il s’agit, en d’autres termes, de proposer – et de donner les moyens – à la classe ouvrière de se regrouper au sein d’une structure permanente qui se fixe pour objectif de répondre collectivement à « des questions qui sont celles de l’ensemble de la société, et dépassent la somme des revendications économiquesChamp caché », et d’intervenir concrètement dans la lutte politique en contestant aux classes dominantes leur prétention à la représentation de « l’intérêt général ».

Lénine insiste très tôt, notamment au regard de la révolution de 1905 (dont les formes, en particulier l’apparition des soviets, avaient surpris les bolcheviks), sur la nécessité d’un dialogue permanent entre le parti d’avant-garde et la classe elle-même, mais aussi d’une analyse constamment actualisée de son niveau de conscience et de confiance, de ses formes d’auto-organisation et de ses luttes concrètes, de ses victoires et de ses défaites. Le parti n’est pas, en ce sens, une organisation définie une fois pour toutes par son avance sur la classe, au nom de la « science » dont il serait l’unique dépositaire ; il est en relation constante avec elle, capable d’ajuster ses analyses, ses revendications et sa tactique, en fonction des expériences de la classe ouvrière, mais sans jamais se dissoudre au sein de cette dernière et renoncer à son rôle spécifique.

Le temps politique n’est pas celui – linéaire – de l’accumulation patiente de forces en vue d’un affrontement final avec un État peu à peu réduit à une citadelle assiégée, mais celui – chaotique – de l’équilibre mouvant des forces, des accélérations brusques et des ralentissements soudains, de la prise d’initiative au moment propice. Personne n’a mieux souligné que Daniel Bensaïd cet acquis de la politique de Lénine, à savoir le rôle stratégique indépassable que joue la crise révolutionnaire pour toute politique d’émancipation. C’est seulement dans ce type de situation, à la fois « crise politique de la domination » et « crise d’ensemble des rapports sociauxChamp caché », que peut s’inventer et s’exprimer pleinement une politique faite par et pour ceux d’en bas : une « politique de l’oppriméChamp caché ». La rupture soudaine des liens d’allégeance, qui, en temps normal, font que l’on s’en remet à des professionnels du pouvoir, favorise un élargissement brutal du champ des possibles et la création de nouveaux liens et modes d’organisation, susceptibles de briser les mécanismes bien huilés qui assurent ordinairement la reproduction des rapports de domination et d’exploitation.

De la centralité de la crise révolutionnaire, conçue à la fois comme surgissement et processus, et définie par Lénine comme la situation dans laquelle ceux d’en haut « ne peuvent plus » (diriger comme auparavant) et ceux d’en bas « ne veulent plus » (être dirigés)Champ caché, découle la nécessité d’une organisation capable de prendre des décisions tactiques hardies et de formuler un projet stratégique faisant le lien entre les aspirations immédiates au changement et les transformations radicales que suppose l’avènement d’une société libérée des rapports d’exploitation et d’oppression. Encore faut-il pour cela disposer d’une boussole commune, ce qui suppose à la fois la capacité collective à tirer les leçons des mouvements d’émancipation et des situations révolutionnaires passées, mais aussi que des milliers de militants aient fait l’expérience concrète, ensemble, de la lutte et des décisions qu’elle impose. C’est en ce sens qu’au cours d’un processus révolutionnaire, l’absence d’une organisation aguerrie et implantée, capable de saisir le sens possible des événements, d’approfondir et d’orienter dans une direction révolutionnaire les dynamiques d’auto-organisation et de politisation, peut coûter cher, en permettant aux classes dominantes, une fois passé l’orage, de maîtriser le jeu politique et de juguler la combativité manifestée par les classes populaires.

En finir avec les partis ?

Parmi les organisations traditionnelles, ce sont sans doute les partis qui subissent la crise la plus profonde et la désaffection la plus brutale, d’où l’idée d’une « crise de la forme-parti ». Cette expression demeure imprécise et obscurcit sans doute davantage qu’elle n’éclaire, mais elle a au moins le mérite de tenter de nommer le problème. Il est certain en tout cas que l’époque des partis de masse du mouvement ouvrier organisant une frange significative du prolétariat – qu’ils soient de tradition social-démocrate ou communiste –, paraît non seulement lointaine mais quasi-inconcevable pour ceux qui ne l’ont pas connue. À ce rejet répond la tentation, parmi les militants organisés dans des partis, de penser que les classes populaires – et plus largement, la population – seraient ipso facto dépolitisées du fait de leur retrait des organisations politiques. Outre qu’il est arrogant d’imposer une définition restreinte de ce qui est politique et de ce qui ne l’est pas, cette idée engage un postulat encombrant, et hautement contestable, selon lequel la politisation aurait pour vecteur principal, sinon unique, les partis politiques. Et c’est bien mal connaître le besoin de discussion proprement politique, au sens noble du terme, qui caractérise toute une partie du prolétariat, notamment au sein des quartiers populaires.

Pour autant, une politique sans partis a de fortes chances de demeurer chez beaucoup une « antipolitique », réduite à un refus principiel de « rentrer dans le jeu » et empêchant de disputer le terrain politique aux partis traditionnels, ou pire, « une politique fusionnelle sans médiationsChamp caché », autrement dit un rapport de délégation, donc de dépossession, entre des individus isolés et des « personnalités politiques » libérées de tout collectif partisan mais fortement dépendants des pouvoirs établis (du Capital ou des États). La crise des partis de gauche – qui d’ailleurs ne signifie nullement leur disparition – laisse donc un vide, notamment du côté des subalternes, un vide qu’aucun mouvement « spontané » n’a pu et ne saurait combler durablement.

Que les partis soient généralement méprisés et rejetés, c’est une chose que l’on comprendra sans peine, notamment en observant les partis institutionnels, qui façonnent la représentation des organisations politiques pour la majorité de la population. Mais on ne peut déduire de cela, ni d’ailleurs de l’histoire des organisations politiques au XXe siècle, que tout parti, peu importe ses orientations politiques, son organisation interne et son degré d’intégration à l’État, est voué à n’être qu’un aréopage d’opportunistes, à jouer un rôle politiquement conservateur ou à connaître une dérive bureaucratique. Le parti apparaît en fait aussi problématique que nécessaire pour tout projet politique prenant au sérieux les situations de crise révolutionnaire. Problématique car ses succès le soumettent immanquablement aux « dangers professionnels du pouvoir » mis en évidence, dès la fin des années 1920, par le révolutionnaire bolchevik Kristian RakovskyChamp caché. Nécessaire par les fonctions qu’un parti peut (seul) accomplir véritablement : parti-éducateur, formant politiquement ses membres par un travail continu de transmission théorique et historique, ainsi que par l’expérience militante ; parti-intellectuel, susceptible de produire une compréhension commune du monde social et d’élaborer collectivement une stratégie pour le transformer ; parti-expérimentateur, capable de prendre des décisions audacieuses, même lorsque d’autres organisations s’y refusent ; parti-catalyseur, visant à surmonter la dispersion de la gauche et des mouvements grâce à des initiatives qui permettront de faire émerger de nouvelles synthèses militantes et politiques ; parti-stratège, en mesure de jouer un rôle décisif dans des situations de crise politique et de bifurcation historique, en mettant à profit l’expérience passée des mouvements d’émancipation.

(1) V. I. Lénine, Que Faire ?, V°, c), (1902).
(2) Daniel Bensaïd, Stratégie et parti, pp. 69-70 (édition de 2016 aux Prairies ordinaires).
(3) Idem, p. 36.
(4) Idem, p. 157.
(5) V. I. Lénine, Que Faire ?, V°, c), op. cit.
(6) Daniel Bensaïd, Stratégie et parti, op. cit, pp. 158-159.
(7) Daniel Bensaïd, « Lénine ou la politique du temps brisé », Critique communiste, automne 1997, n°150, http://danielbensaid.org/Lenine-ou-la-politique-du-temps.
(8) Daniel Bensaïd, « Pour une politique de l’opprimé », 1997, http://danielbensaid. org/Pour-une-politique-de-l-opprime
(9) V. I. Lénine, La Maladie infantile du communisme, 9, (1920).
(10) Daniel Bensaïd, « Un communisme hypothétique », 2009, http://danielbensaid. org/Un-communisme-hypothetique
(11) Kristian Rakovsky, « Les dangers professionnels du pouvoir », lettre du 06/08/1928, https://www.marxists.org/francais/rakovsky/works/kr28dang.htm.

mercredi 1 janvier 2020

Un soulèvement mondial contre le capitalisme néolibéral-autoritaire ?

Chili 2019. Wikimedia Commons. 

Irak, Chili, Équateur, Liban, Catalogne, Porto Rico, Soudan, Colombie, Hong Kong, Nicaragua, Algérie, Haïti, Iran… Il est de plus en plus difficile d’établir une liste exhaustive des pays qui ont été ou sont le lieu, depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois, de soulèvements populaires mettant directement en cause les régimes en place et les faisant vaciller, voire chuter. La question qui se pose immanquablement est celle des liens pouvant exister entre ces mobilisations : s’agit-il d’une juxtaposition de mouvements nationaux ou d’un soulèvement à caractère transnational, expression d’une lame de fond à l’échelle mondiale ?

Publié sur lanticapitaliste.org.

Si l’on observe les mobilisations en cours, l’un des premiers constats que l’on peut opérer est que, contrairement à ce qui s’était passé lors des soulèvements arabes de l’hiver 2010-2011, il est difficile, voire impossible, de déterminer un « point de départ », un moment fondateur de cette vague de soulèvements internationaux. Il n'y a pas eu de « moment tunisien », à l’image de ce qui s’était produit le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid avec l’immolation du jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi, événement déclencheur d’un mouvement de révolte régionale. Le suicide de ce jeune homme, symbole de la situation de précarité et de l’absence de perspectives pour la jeunesse des pays arabes, confrontées à des régimes prédateurs, clientélistes et autoritaires, avait servi de catalyseur à un soulèvement régional remettant en cause, en profondeur, les dispositifs de domination dans toute la zone Moyen-Orient-Afrique du Nord. 

La recherche de l’introuvable moment fondateur de la vague de révoltes en cours a néanmoins ceci d’utile qu’elle permet de mesurer à quel point les soulèvements populaires actuels ne sont pas des coups de tonnerre dans un ciel serein, mais bien l’expression, à une échelle de masse et dans la durée, de colères qui avaient déjà pu s’incarner par le passé. De la « révolution des parapluies » à Hong Kong en septembre-octobre 2014, qui avait vu des centaines de milliers de personnes participer à des manifestations et des actions de désobéissance autour de revendications démocratiques, à la mobilisation de masse au Liban, à la fin de l’été 2015, contre la « crise des ordures », en passant par les soulèvements en Irak à l’été 2018 et à Haïti en février 2019, contre la pauvreté, les inégalités sociales et la corruption, ou encore les mobilisations féministes et les mouvements étudiants (2011 et 2016) au Chili, les exemples sont multiples de ces « répétitions générales », au sein desquelles les expériences ont été accumulées et qui ont, de facto, préparé les mouvements en cours. Ce phénomène est confirmé par le fait que la quasi-totalité des mouvements populaires actuels, s’ils ont débuté en réaction à une mesure gouvernementale précise, se sont très rapidement mués en soulèvements globaux, remettant en question l’ensemble des politiques néolibérales conduites au cours des dernières années, voire des dernières décennies, et contestant la légitimité même des pouvoirs en place. Augmentation des prix des carburants, taxes sur les télécommunications, hausse des coûts des transports collectifs : les décisions gouvernementales qui ont mis le feu aux poudres ont été, à chaque fois, le « mauvais coup » de trop, pour des populations souvent déjà exsangues et refusant d’être, une fois encore, celles et ceux qui paient l’addition tandis que les plus riches continuent de s’enrichir, avec la complicité des pouvoirs en place – quand ils n’exercent pas, directement, le pouvoir. 

Remise en question globale 

Au Chili, le slogan « No son 30 pesos, son 30 años ! » est explicite : le problème n’est pas tant l’augmentation de 30 pesos du prix du ticket de métro que les 30 années de politiques néolibérales, sans rupture avec l’ultralibéralisme de la dictature de Pinochet et de ses conseillers « Chicago Boys ». Souvent présenté comme un modèle de développement et de stabilité économique, le Chili est en effet parmi les pays les plus inégalitaires au monde. Si l’on se réfère au classement établi au moyen du coefficient de Gini, qui mesure la répartition des revenus au sein d’une population donnée, le Chili fait partie des 25 derniers États à l’échelle mondiale, et se classe bon dernier des pays de l’OCDE (1). Les 1% les plus riches possèderaient ainsi entre 26 et 30% de la richesse nationale (17% en France), avec parmi eux une caste d’ultra-riches (0,01%) accaparant 10% de cette richesse (2). Même phénomène au Liban, où les 1% les plus riches captent près du quart du revenu national, et où 3700 individus (0,1% de la population) reçoivent 10% de ces revenus, c’est-à-dire autant que les 50% les plus pauvres (près de deux millions de personnes (3)).

Aux inégalités de revenus et de patrimoine s’ajoute la faiblesse des mécanismes de redistribution des richesses, notamment au moyen des systèmes d’aides sociales ou par les services publics. Au Chili, les dépenses sociales représentaient ainsi, en 2018, 10,9% du PIB (contre, par exemple, 25,1% en Allemagne ou 20,6% au Royaume-Uni) ; au Liban ou en Irak, les services publics de base (eau, électricité) ne sont pas assurés, avec des coupures quotidiennes ; en Iran, les tremblements de terre et les inondations mettent régulièrement à jour l’incapacité et l’absence de volonté de l’État de mettre les moyens nécessaires pour venir au secours des populations les plus démunies. 

Il n’est dès lors guère surprenant que les soulèvements actuels, quand bien même ils auraient débuté en réaction à une mesure particulièrement injuste et/ou symbolique, remettent en question les politiques antisociales dans leur globalité. Il convient d’ailleurs de noter que les mesures en question faisaient le plus souvent partie d’un plan plus global d’austérité, comme au Liban (nouvelles taxes, réductions des dépenses publiques, privatisations…) ou en Équateur (baisse ou suppression des subventions d’État, restrictions salariales, congés en moins pour les fonctionnaires…). À chaque fois, ou presque, dans le cadre d’un plan d’ajustement structurel concocté par le FMI et d’autres bailleurs (11 milliards de dollars pour le Liban, 10 milliards pour l’Équateur). 

« Système, dégage ! »

Inégalités sociales croissantes, plans d’austérité exigeant des « efforts » du côté des seuls salariéEs et classes populaires : il ne fait guère de doute que la séquence actuelle trouve ses sources dans la grande crise de 2008-2009 et dans les « réponses » néolibérales mises en œuvre par les capitalistes et les gouvernements représentant leurs intérêts. Comme l’a résumé Romaric Godin dans un remarquable article pour Mediapart (4) : « Certes, le néolibéralisme a survécu au choc de 2008 et il a même pu revenir après 2010 pour proposer comme solutions au monde l’austérité budgétaire et les "réformes structurelles" visant à détruire les protections des travailleurs et des plus fragiles. Mais en cherchant à rester dominant, le néolibéralisme a encore approfondi sa propre crise. » 

Les questions posées par les populations mobilisées sont en effet des questions structurelles. Il ne s’agit pas de corriger, à la marge, certains « excès » du néolibéralisme, mais bien de le remettre en question profondément, dans son essence même. C’est tout le sens des revendications contre le « système » ou contre le « régime », et de l’exigence du départ de l’ensemble des gouvernants : « Tous, ça veut dire tous » (Liban) ; « Qu’ils s’en aillent tous » (Chili) ; « Le peuple veut la chute du régime » (Algérie) ; « Système, dégage » (Irak) ; « Nouveau commencement » (Haïti) ; etc. C’est aussi le sens des discussions, quoi qu’on pense de leurs limites, autour de la nécessité de bâtir de nouvelles institutions, réellement souveraines et non soumises aux ingérences étrangères (Irak, Hong Kong), émancipées du confessionnalisme (Liban), avec même l’évocation d’une assemblée constituante (Algérie, Chili).  

Cité par le Monde (5), Hardy Merriman, président du très modéré ICNC (International Center on Nonviolent Conflict, Centre international sur les conflits non violents), confirme ce phénomène : « Les gens […] veulent du changement et cherchent donc d’autres formes de pouvoir afin d’imposer des transformations à un système économique et politique dont ils estiment qu’il n’est pas comptable devant le peuple. » C’est ce qui explique pourquoi, malgré certains reculs des gouvernements (abandon de la taxe WhatsApp au Liban, annulation de la hausse du prix du ticket de métro au Chili, retrait de Bouteflika en Algérie…), les mouvements se poursuivent, se développent, se politisent, se généralisent. Les reculs ont même tendance à encourager les manifestantEs à continuer de se mobiliser : si ceux qui affirmaient hier qu’ils ne céderaient jamais commencent à lâcher du lest, il n’est pas l’heure de rentrer à la maison…

Des mouvements hétérogènes

Les mouvements actuels ont ceci en commun qu’ils sont souvent hétérogènes, tant du point de vue de leur composition de classe que de leurs rapports au mouvement ouvrier traditionnel, même si là encore des traits communs se dégagent, avec une forte présence de la jeunesse, notamment scolarisée et diplômée, qui ne voit pas quel est son avenir, des « classes moyennes » réalisant que l’ascension qu’on leur avait promise était un mythe, et qu’elles devraient au contraire se résoudre à voir leurs conditions de vie se dégrader, des classes populaires, menacées ou atteintes par l’extrême pauvreté, et une présence notable des femmes.

Les rapports à la gauche sociale et politique sont variables selon les histoires et les configurations nationales, mais là encore des constantes existent : « Dans tous les récents soulèvements, on a vu la classe ouvrière et les pauvres se dresser et agir en dehors des organisations et institutions du mouvement social, les syndicats et les partis politiques qui ont prétendu les représenter dans le passé, voire contre elles. Lorsque les partis politiques de gauche et les bureaucraties syndicales ont tenté de contenir ces mouvements, ce qui s’est produit dans de nombreux endroits, les travailleurs eux-mêmes ont soit contourné ces institutions, soit essayé de les forcer à agir, s’efforçant d'écarter les dirigeants et de modifier les politiques de ces organisations. » (6) Le mouvement des Gilets jaunes en France est à cet égard exemplaire, qui s’inscrit lui aussi, même s’il n'a pas atteint la massivité des mobilisations au Liban, au Chili ou en Algérie (pays où les manifestantEs se comptent en millions), dans cette vague de révolte internationale.

Ce rapport contrarié aux organisations du mouvement ouvrier traditionnel ne signifie pas, bien au contraire, l’absence de structuration et d’auto-organisation. Sur la place Tahrir à Bagdad, occupée depuis plusieurs semaines, où l'on s'inspire du précédent égyptien (et plus largement du « mouvement des places » inauguré en 2011), « il y a des zones avec de la nourriture gratuite, des casques gratuits, des endroits pour laver ses vêtements ou se laver soi-même. […] Il y a des tentes où sont représentées des régions spécifiques d’Irak, ou les retraités, ou des groupes professionnels, comme le syndicat des ingénieurs, etc. Ces tentes se réunissent entre elles et s’organisent. On discute quotidiennement de ce qu’il faut faire, mais aussi de questions de direction, de rédaction d’une nouvelle constitution ou d’organisation de séminaires sur différents sujets politiques. »(7) À Hong Kong, l’organisation de l’auto-défense implique des milliers de personnes, et les scènes de ravitaillement collectif de l’université Polytechnique occupée, à la mi-novembre, ont elles aussi témoigné du haut niveau d’auto-organisation. Au Chili, « on observe à la fois des assemblées territoriales auto-convoquées et des gens qui se réunissent autour des stations de métro et dans d’autres lieux publics, où l’on chante, on délibère et où se déroulent des activités culturelles, etc. » (8)

TravailleurEs vs consommateurEs ?

Force est toutefois de constater que l’auto-organisation se développe davantage dans l’espace public et sur les lieux de vie que sur les lieux de travail, du fait de la nature des revendications portées, de la sociologie des manifestantEs, de leurs rapports parfois conflictuels avec les syndicats de salariéEs et, souvent, de la faiblesse ou du recul des traditions ouvrières. Des journées de grève, parfois de grève générale, ont certes lieu dans la plupart des pays touchés par les soulèvements, avec souvent des séquences de deux ou trois jours, mais la paralysie généralisée de l’économie est davantage l’exception que la règle. Massives, radicales, déterminées, auto-organisées, les mobilisations auxquelles nous assistons se caractérisent davantage par l’articulation entre manifestations de rue, blocages, occupations et émeutes, que par leur capacité à arrêter durablement la production. 

Un phénomène qui doit également être mis en regard du fait que dans la quasi-totalité des cas évoqués, c’est davantage, du moins au départ, contre des taxes, des hausses de prix, et/ou contre l’absence ou la disparition de certains services, que les populations se sont mobilisées, et non pour des augmentations de salaires ou pour l’amélioration des conditions de travail. Il apparaît dès lors logique, même si l’opposition factice entre travailleurEs et consommateurEs, expression des mécaniques d’aliénation et dont participe la rhétorique du « pouvoir d’achat », doit être combattue, que la lutte s’organise davantage, du moins dans un premier temps, dans les rues et sur les lieux de vie. Une division qui est loin d’être indépassable, comme l’ont montré les nombreux épisodes de grève générale ponctuelle, du Nicaragua au Liban en passant par le Chili, l’Algérie, l’Équateur et la Catalogne, mais qui semble être de plus en plus une coordonnée de la période, comme on a pu le constater en France avec le mouvement des Gilets jaunes, concentré sur les week-ends, peu organisé dans les entreprises, et parfois réticent, en tout cas dans les premiers mois, à (co-)appeler à des journées de grève. Une coordonnée dont nous ne pouvons faire abstraction, qu’il s’agit de comprendre et d’intégrer, sans évidemment renoncer aux hypothèses stratégiques du mouvement révolutionnaire, en premier lieu la grève générale insurrectionnelle. Une hypothèse qui doit toutefois être pensée dans son environnement historique concret : impossible aujourd’hui de faire l’impasse sur le fait que les mobilisations de masse du XXIe siècle, a fortiori depuis la crise de 2008-2009, suivent des voies qui diffèrent des canons du mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles, et que la perspective de la grève générale doit être repensée dans son articulation avec les formes concrètes de la lutte de classe. Ce qui nécessite, en outre, d’appréhender les taches démocratiques comme étant au cœur des conflits de classe, tant les tendances autoritaires sont devenues, elles aussi, une coordonnée de la période, et ce au niveau mondial.

Libéralisme autoritaire

Le recours à la répression de masse témoigne en effet du fait que les gouvernements en place ont eux aussi compris, dans une certaine mesure, ce qui était en train de se jouer. Les pouvoirs ont ainsi, à des degrés divers, riposté par la force, en brisant les manifestations, en tirant à balles réelles, en envoyant l’armée, en ayant recours à des milices, en imposant des couvre-feux, en enfermant massivement, etc. Les violentes répressions en Iran et en Irak (des centaines de mortEs) sont certes paroxystiques, mais elles témoignent des logiques à l’œuvre du côté des classes dominantes : face à l’instabilité générée par les mobilisations populaires, et malgré quelques vrais-faux reculs, l’heure n’est pas aux compromis mais à l’écrasement de contestations qui portent en elles, de manière plus ou moins affirmée, la remise en question de l’ordre établi. Les soulèvements arabes sont passés par là, et les classes dominantes en ont tiré certaines leçons.

Le monde dans lequel ces mouvements se développent est aussi, ne l’oublions pas, celui de la montée en puissance de l’autoritarisme, avec le poids croissant des dictatures russe et chinoise, la contre-révolution dans la région Moyen-Orient-Afrique du Nord, les coups d’État en Bolivie ou au Venezuela, et la mutation des démocraties parlementaires en régimes de plus en plus liberticides, sous l’influence des extrêmes droites nationalistes, racistes et autoritaires : États-Unis de Trump, Inde de Modi, Brésil de Bolsonaro, Philippines de Duterte, courants néofascistes en Europe, etc. La France de Macron est un exemple de cette tendance à la mutation autoritaire, avec des restrictions des libertés publiques et démocratiques destinées à encadrer toujours davantage les classes populaires et à réprimer la contestation sociale face aux contre-réformes, à défaut de réussir à arracher un consentement suffisamment large dans la population. 

La répression systématique des mobilisations sociales et le développement plus général des gouvernances autoritaires sont l’expression d’une crise d’hégémonie des classes dominantes à l’échelle internationale, incapables de faire passer la pilule de leurs « recettes » ultralibérales à la crise du capitalisme mondialisé. Une crise d’hégémonie qui se manifeste également par l’instabilité politique de plus en plus forte dans les démocraties parlementaires, dont témoignent entre autres les élections à répétition en Grande-Bretagne, dans l’État espagnol ou en Israël, la fragilisation/radicalisation de Donald Trump aux États-Unis, lâché par une partie de son camp, ou les multiples interventions brutales, au cours des dernières années, des institutions européennes sur les scènes politiques « nationales » (Italie, Grèce et, dans une moindre mesure, Portugal). Austérité et autoritarisme sont les deux faces d’une même politique visant à sauver à tout prix un système de domination politico-économique qui ne cesse de s’enfoncer dans la crise.

C’est pourquoi il est logique de considérer les soulèvements en Catalogne et à Hong Kong comme étant partie prenante de cette vague de mobilisation à l’échelle internationale, quand bien même les éléments déclencheurs de ces mouvements de masse seraient davantage des questions démocratiques. D’une part, parce que dans les deux cas, les questions sociales sont présentes, même si elles sont moins visibles qu’au Liban ou au Chili : on citera ainsi la question du coût du logement à Hong Kong (plus du tiers des 50 plus grandes fortunes de Hong Kong sont des magnats de l’immobilier), ainsi que la présence centrale, chez nombre de courants indépendantistes catalans, de la question d’une meilleure redistribution des richesses. D’autre part, parce que les crispations antidémocratiques de Madrid et de Pékin ne peuvent être comprises sans les mettre en relation avec les problématiques économiques auxquelles les deux pays sont confrontés, qui ne peuvent faire montre d’aucune faiblesse vis-à-vis de zones économiquement essentielles (20% du PIB espagnol pour la Catalogne, Hong Kong place financière centrale pour les capitaux chinois (9)). 

Un mouvement « synchronisé mais non coordonné »

Au total, comme l’a écrit Dan Labotz (10), c’est à un mouvement international « synchronisé mais non coordonné » contre l’austérité et l’autoritarisme auquel nous assistons. Une mobilisation qui s’inscrit dans la foulée des mouvements de 2010-2011 (soulèvements arabes et « mouvement des places »), mais aussi dans le contexte du développement des mobilisations féministes de masse et du mouvement mondial pour la justice climatique. Ce dernier, s’il ne se confond évidemment pas avec les mobilisations en cours, participe, à l’échelle internationale, de la popularisation de l’idée que le capitalisme mondialisé est si brutal et prédateur qu’il menace la survie même de l’humanité. On n’est dès lors guère surpris de constater, dans plusieurs des soulèvements récents et en cours, la présence, diffuse ou explicite, de revendications écologistes, touchant notamment au contrôle de la terre, de l’énergie et de l’ensemble des ressources naturelles.

Les déclencheurs des mobilisations actuelles, les formes qu’elles prennent, leur utilisation des réseaux sociaux, leur composition sociale, leurs rapports au mouvement ouvrier traditionnel, les adversaires qu’elles désignent, la combinaison entre revendications sociales et démocratiques, la remise en cause du « système »… sont autant de traits communs qui autorisent à considérer que ces soulèvements constituent bien une vague internationale, sans nier les spécificités de chacune des mobilisations, ancrées dans des espaces sociaux, politiques et géographiques nationaux. Preuve supplémentaire de la pertinence de cette grille de lecture, les mécanismes d’identification et la circulation internationale de certains mots d’ordre, symboles et modes d’action. « Quand les Catalans sont allés bloquer l’aéroport de Barcelone le 14 octobre, ils ont affirmé s’inspirer des méthodes de Hong Kong. Qui en retour a vu s’afficher, par solidarité, le 24 octobre, en plein centre-ville, des centaines de drapeaux catalans brandis par des manifestants pour dénoncer “le même destin tragique” » (11). Gilets jaunes au Liban ou en Irak, parapluies à Paris, masques de Guy Fawkes, de Dali ou du Joker un peu partout, techniques de résistance à la répression qui voyagent de Hong Kong au Chili : à défaut d’être coordonnés, les soulèvements sont interconnectés, se regardent, se nourrissent et se soutiennent symboliquement, face à des gouvernements adeptes des mêmes politiques austéritaires et répressives. 

Ces puissantes révoltes, malgré leurs faiblesses et leurs limites, sont un encouragement pour nos propres luttes, et nous devons en premier lieu leur apporter tout notre soutien, entre autres et notamment face à la répression. Mais la meilleure façon de marquer notre solidarité sera d’engager l’affrontement contre « nos » capitalistes et leur gouvernement. Face à un pouvoir déterminé à poursuivre son entreprise de casse des droits sociaux et démocratiques, les prochaines mobilisations, particulièrement contre la réforme des retraites, nécessiteront elles aussi une forte convergence et des démonstrations de massivité et de radicalité pour construire un rapport de forces à la hauteur des attaques. Les révoltes en cours dans le monde montrent en effet qu’il faudra au moins en passer par là, et même aller encore un peu plus loin, pour mettre fin au pillage des richesses, à la dégradation bientôt irréversible des conditions de vie sur la planète, aux oppressions et à la régression sociale et politique organisée à l’échelle internationale. 

(1) Jean-Philippe Louis, « Le Chili, une économie dynamique aux fortes inégalités », les Échos, 22 octobre 2019.
(2) Anne Denis, « Le Chili ne supporte plus l'injustice de son modèle », slate.fr, 25 octobre 2019.
(3) Lydia Assouad, « Les inégalités, moteur de la révolte populaire au Liban », l’Orient-le-Jour, 26 octobre 2019. 
(4) Romaric Godin, « Crises sociales, crises démocratiques, crise du néolibéralisme », Mediapart, 21 octobre 2019. 
(5) Nicolas Bourcier, « Algérie, Liban, Irak, Chili, Hongkong... La contestation est mondiale », lemonde.fr, 8 novembre 2019. 
(6) Dan Labotz, « The World Up in Arms Against Austerity and Authoritarianism », New Politics, 26 octobre 2019. 
(7) Sami Adnan, « We Do Not Want These Criminals to Rule Us », Jacobin, 23 novembre 2019.
(8) Karina Nohales et Javier Zuñiga (entretien avec A.G.), « Chili : "La classe travailleuse est en train de se constituer comme un acteur politique" », Contretemps-web, 31 octobre 2019. 
(9) Alain Guillemoles, « Hong Kong, une porte économique essentielle pour la Chine », la Croix, 27 septembre 2019.
(10) Dan Labotz, « The World Up in Arms… », op. cit. 
(11) Nicolas Bourcier, « Algérie, Liban, Irak, Chili, Hongkong… », op. cit.

jeudi 17 octobre 2019

Ficher les Musulman·e·s : « L’idée est excellente, mais un peu prématurée »


Au milieu de la déferlante islamophobe de ces dernières semaines, avec notamment une énième « polémique » raciste à propos des mères voilées accompagnant les sorties scolaires, la « fiche de remontée des signaux faibles » élaborée par l’université de Cergy et envoyée à l’ensemble de ses personnels a certes fait parler d’elle, mais force est de constater que le scandale qu’auraient dû susciter l’existence et la diffusion d’un tel document n’a pas eu lieu. On parle pourtant bien d’un formulaire administratif destiné à ficher les MusulmanEs, accompagnant un courrier encourageant les salariéEs d’une administration publique à la délation. Il est peut-être nécessaire de le répéter : un formulaire administratif destiné à ficher les MusulmanEs, accompagnant un courrier encourageant les salariéEs d’une administration publique à la délation. 

Délation civique
La lecture de la « fiche » est atterrante. Une longue liste de « signaux faibles [de "radicalisation"] liés au comportement d'une personne connue » est établie, parmi lesquels un « changement de tenue vestimentaire » avec, pour les hommes, « port d'une djellaba » ou « port de pantalon dont les jambes s'arrêtent à mi-molets » (sic) et, pour les femmes, « apparition du port d'un voile » ou « port d’un niqqab ». Autres « signaux faibles », le « changement de physionomie » avec « port de la barbe sans moustache », mais aussi « [l’]arrêt soudain de consommation de nourriture à base de porc » et/ou « [la] consommation récente de produits hallal ». En d’autres termes, tout comportement assimilable à une pratique de l’islam est un « signal faible » qui doit faire l’objet d’une notification à l’administration. 
En effet, comme le rapporte France Info, « le mail [accompagnant la fiche] précise que, s'il est constaté qu'un étudiant présente un ou plusieurs de ces signaux, il faut renvoyer le formulaire rempli à l’administration. » Le pire n’étant jamais certain mais toujours possible, l’appel au fichage se fait au nom du « civisme », le mail stipulant que  « la sécurité étant l’affaire de tous, signaler des événements qui pourraient avoir des conséquences graves est un acte de civisme. » Aucun doute, les rédacteurs de cette fiche et de ce mail ont dû, à défaut de s’interroger sur le sens d’une démarche consistant à encourager le fichage administratif des musulmanEs, lire avec beaucoup d’attention l’Islam pour les nuls et la Délation expliquée aux enfants.   



« Maladresse » ?
Plusieurs enseignantEs de l’université de Cergy ont rendu publique la fiche, ce qui n’a pas manqué de déclencher, au vu de l’énormité de la chose, un petit buzz. La direction de la fac a alors rétropédalé, présentant ses excuses et évoquant « une formulation inappropriée et source d’incompréhension ». Qu’en des termes délicats ces choses-là sont dites ! Courageusement, la direction parle « [d’]un message diffusé en interne », sans préciser les conditions de son élaboration et de sa validation, tandis que le président François Germinet assure qu’il s’agit de « [l’]initiative personnelle » d’un fonctionnaire de l’université, comme si ladite initiative avait pu être prise sans une discussion préalable et sans l’assentiment de la présidence.
Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a de son côté brillé par la modération de ses propos, se contentant d’un tweet dans lequel elle affirme qu’elle « désapprouve » la fiche de l’université de Cergy. Une enquête ? Des sanctions éventuelles ? Que nenni ! Une « désapprobation », et on passe à la suite… Interviewée sur BFM-TV le 15 octobre, la députée Laetitia Avia, porte-parole de LREM, a fait preuve de tout autant de fermeté : « Le fichier qui a été produit par l’université de Cergy est maladroit ». Lorsque l’on connaît la propension du gouvernement et de la majorité à « s’émouvoir », à « condamner » et à « faire preuve de fermeté » dans d’autres circonstances, nul doute que les réactions particulièrement mesurées de ces derniers jours n’ont qu’un seul but : relativiser les choses et étouffer « l’affaire ». 

Du Castaner en fichier Excel
Une attitude qui, somme toute, n’a rien de surprenant. Difficile en effet de ne pas voir que l’envoi d’une telle fiche à l’ensemble des personnels de l’université de Cergy, accompagnée d’un appel à la délation civique, n’est rien d’autre qu’une mise en musique, certes peut-être un peu zélée, des préconisations de Macron et Castaner. Le premier avait ainsi été évoqué, lors de l’hommage aux quatre policiers assassinés à la préfecture de Paris, la nécessité de « faire bloc » contre le « terrorisme islamiste » et, pour ce faire, de construire une « société de vigilance » dans laquelle chacunE est invité à repérer « les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la république ». 
Entendu par une commission de l’Assemblée nationale, Castaner avait précisé les choses : « Parmi les signes qui doivent être relevés, un changement de comportement, comme le port de la barbe, la pratique régulière et ostentatoire de la prière rituelle, une pratique religieuse rigoriste, particulièrement exacerbée en matière de Ramadan. Ce sont des éléments qui doivent permettre de déclencher une enquête approfondie  ».  Interviewé sur BFM-TV le 13 octobre, Blanquer y était lui aussi allé de sa contribution, en rangeant parmi les « signaux faibles » le fait qu’il y ait à l’école « des petits garçons qui refusent de tenir la main d’une petite fille. » Difficile pour le gouvernement et la majorité, dans de telles conditions, de s’insurger face à l’initiative prise par l’université de Cergy, qui n’est en réalité rien d’autre que du Castaner transposé dans un fichier Excel, accompagné d’un mail traduisant en langage administratif les appels de Macron à la « vigilance » collective. 

***

Loin d’être un « dérapage », l’élaboration et l’envoi de la « fiche de remontée des signaux faibles » de l’université de Cergy ne sont rien d’autre qu’un aperçu de ce qui nous attend si la riposte et la contre-offensive ne sont pas à la hauteur : une société de la stigmatisation, de la suspicion et de la délation organisées par l’État, dans laquelle les Musulman·e·s seront constitués, non seulement idéologiquement, mais aussi socialement et administrativement, comme un corps étranger à la collectivité. Soit la légitimation « par en haut » d’une logique d’épuration de l’espace public, dans lequel les seuls Musulman·e·s tolérés – au nom de la « sécurité » – seront les Musulman·e·s « invisibles », et donc une légitimité de facto accordée à ceux qui agiront – par « civisme » bien sûr – pour s’assurer que les récalcitrant·e·s se soumettent, par la force s’il le faut. 
Exagération ? Ou pas. 
Un formulaire administratif destiné à ficher les MusulmanEs, accompagnant un courrier encourageant les salariéEs d’une administration publique à la délation.





mardi 8 octobre 2019

Juan Branco ou le crépuscule des idées émancipatrices

La sortie en édition de poche, le 3 octobre 2019 chez Points, du livre Crépuscule, de Juan Branco, un an après sa mise en ligne, dans une première version en téléchargement gratuit sur internet, est l’occasion de revenir sur un ouvrage et un auteur qui ont, au cours de l’année écoulée, connu une audience importante, notamment à la faveur – et au sein – du mouvement des Gilets jaunes. Un succès dont il importe d’identifier et de comprendre les ressorts, mais qui ne doit pas nous empêcher de formuler d’importantes critiques à l’égard d’une vision du monde qui, sous couvert de critique radicale des élites, entretient la confusion plus qu’elle n’éclaire, et encourage à la passivité et à la délégation davantage qu’à l’action collective réellement émancipatrice. (1) Article publié dans la revue mensuelle l'Anticapitaliste n°108 (octobre 2019).
La thèse de Juan Branco pourrait être résumée comme suit : l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, loin d’être le produit de la concurrence libre et non faussée entre candidats à l’élection présidentielle, est l’aboutissement d’un travail souterrain accompli par une caste économico-médiatico-politique parisienne, pour le seul profit d’oligarques déterminés à faire main basse sur l’ensemble des richesses du pays. Branco entreprend ainsi de peindre le tableau de cette caste, de ses réseaux, de ses pratiques, de son immoralité, dans ce qui peut apparaître à la première lecture, si l’on fait abstraction du style grandiloquent et souvent pompeux de l’auteur, comme un réjouissant flingage en règle des élites qui prétendent être légitimes pour nous gouverner. 
Portrait(s) au vitriol des élites parisiennes
Il faut dire que Juan Branco est un insider, qui a côtoyé de près lesdites élites, fréquentant les mêmes écoles, les mêmes déjeuners, les mêmes soirées. Enfant de la haute bourgeoisie parisienne, Juan Branco a ainsi été élève à la très sélect École alsacienne, se retrouvant dans la même promotion, entre autres, que le désormais secrétaire d’État Gabriel Attal (nous y reviendrons). Un insider qui a rompu avec ce milieu qu’il nomme le « petit Paris », premier cercle de l’oligarchie française, obsédé par son auto-reproduction en tant que caste dominante et assoiffé de pouvoir et d’argent. Une position de transfuge, de « traître à sa caste », qui est l’une des premières explications du succès de l’ouvrage de Juan Branco : il connaît ce milieu de l’intérieur, il en a été, ce qui ne manque pas de donner, en théorie du moins, une pertinence et une légitimité toutes particulières à sa critique au vitriol de ces individus sans foi ni loi et de ce milieu où tous les coups sont permis. À grands renforts d’anecdotes plus ou moins croustillantes et de révélations plus ou moins originales, Juan Branco propose ainsi à ses lecteurEs une plongée dans un monde inconnu pour qui n’en est pas issu, qui n’est pas sans faire penser parfois – le talent littéraire en moins –, aux romans de l’auteur étatsunien Bret Easton Ellis, entre autres et notamment American Psycho (sur le milieu des « golden boys » US) et Glamorama (sur le monde de la mode). 
Intrigues, népotisme, corruption, connivences, compromissions, endogamie : les phénomènes décrits par Juan Branco ne sont pas forcément inconnus du « grand public », mais le fait qu’il leur donne une consistance, avec des noms, des situations, des faits, est l’une des autres clés du succès de son ouvrage. Dans la dernière partie de celui-ci, Juan Branco dresse un portrait de son ancien camarade de promotion Gabriel Attal, secrétaire d’État depuis octobre 2018, dont la trajectoire permet, selon l’auteur, de « comprendre comment ces destins se forment aux berceaux, ce qu’ils disent de nos sociétés, et comment tout argument lié à une compétence ou un talent, une innéité qui dès leur plus jeune âge aurait justifié la stellaire propulsion qui par la suite leur sera accordée, ne saurait être invoqué pour en expliquer les fondements. »
C’est donc sur fond de description de la vie et des mœurs peu avouables du « petit Paris » que Juan Branco développe la thèse principale de son livre, exposée en début d’article, concernant l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron. Une thèse dont on trouve une version condensée dans l’ouvrage : « [On découvre donc ] qu’outre le fait que Xavier Niel et Emmanuel Macron étaient amis depuis des années – ce qui ne se disait pas – ; que cette amitié avait été mise au service d’un projet politique et avait mis en branle une machine de propagande huilée, financée par M. Niel et appuyée par M. Lagardère en dehors de toute règle électorale, au moins à partir de 2016, probablement bien avant ; et que cette machine de propagande a joué un rôle de première ampleur dans l’élection présidentielle de 2017, en permettant l’obtention de dizaines de Unes de presse people, de Paris-Match dont nous venons de parler à Gala, Closer et VSD, au profit d’un inconnu propulsé par là-même au cénacle des personnalités éligibles. » L’élection de Macron, sous couvert d’exercice démocratique « classique », a donc été fabriquée de toutes pièces par un cénacle d’oligarques, qui ont installé à la tête de l’État un homme issu de « leur » monde, sélectionné par leurs soins depuis plusieurs années. 
Une thèse que Juan Branco n’est pas le premier à proposer, et dans laquelle on pourrait, à bien des titres et au premier abord, se retrouver. Une thèse que Juan Branco présente néanmoins comme inédite, profondément subversive et, dès lors, selon ses propres termes, « impubliable institutionnellement ». L’auteur joue à fond sur le registre de la « censure », une posture qui a elle aussi contribué au succès de Crépuscule, donnant une odeur de souffre à un ouvrage nécessairement dérangeant, dans lequel on découvrirait ce que les grands médias ne disent pas tant « l’espace public français est traversé de semi-compromissions qui empêchent quiconque d’avoir l’indépendance suffisante pour tout raconter ».
Rien de nouveau sous le soleil ?
On l’aura compris, Crépuscule se présente comme un livre de révélation(s), donnant à voir les petits et gros secrets des élites, écrit par un insider qui a décidé de briser le sceau du secret et de mettre à profit sa connaissance des cercles de l’oligarchie pour exposer la vérité, nue, au peuple. Mais les bonnes intentions proclamées et les succès d’édition ne font pas tout. Et si le phénomène Crépuscule, vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires et téléchargé, selon son auteur, « plusieurs centaines de milliers » de fois, nous informe sur le niveau de discrédit des élites dirigeantes et sur la haine tenace qui s’exprime, notamment dans les classes populaires, à l’égard de Macron et des siens, il n’en demeure pas moins que l’ouvrage de Juan Branco est loin d’être exempt – c’est peu de le dire – de toute critique. 
La première d’entre elle, sans doute la plus évidente, est que les « révélations » de Juan Branco sont, dans une très large mesure, du déjà-vu. Joseph Confavreux, dans une longue recension de Crépuscule publiée sur Mediapart le 25 avril (2), explique ainsi, à juste titre et exemples à l’appui, que « Juan Branco s’approprie le travail des autres, ne source pas suffisamment ses "informations" et prétend révéler ce qui est déjà dans le domaine public [, gâchant] ainsi le poste d’observation privilégié dont il bénéficiait et dont il aurait pu tirer davantage d’analyses justes ». Les liens entre Macron et Niel ou le fait que ce dernier vive en concubinage avec Delphine Arnault, fille et héritière du milliardaire Bernard Arnault, sont ainsi loin d’être des scoops. Quant au tableau du petit cénacle des élites parisiennes et des moyens qu’elles mettent en œuvre pour perpétuer leur domination par une reproduction sociale soigneusement organisée et contrôlée, le moins que l’on puisse dire est qu’il n’apprendra pas grand chose à qui s’est penché sur les travaux des Pinçon-Charlot ou sur ceux, antérieurs, de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Entre autres.
On ne peut toutefois se contenter de reprocher à Juan Branco de ne pas inventer la poudre, même si la façon dont il met en scène ces prétendues révélations a de quoi agacer, et l’on pourrait même se réjouir qu’il contribue à diffuser une forme de critique sociale au plus grand nombre. Mais ce serait sans compter sur un autre biais majeur de Crépuscule : celui d’offrir une lecture des processus sociaux qui se fonde quasi-exclusivement sur les volontés et les agissements de quelques individus puissants, reléguant au second plan, voire à l’arrière-plan, les structures et dynamiques socioéconomiques. Il n’est pas anodin de relever que le mot « capitalisme » n’apparaît pas une seule fois, sauf erreur de notre part, dans l’ouvrage… 
Où sont les classes sociales ?
C’est ainsi que dans le monde de Juan Branco, les classes n’existent pas en tant que forces sociales, mais seulement en tant que lieux de socialisation. Une différence qui n’est pas des moindres, et qui permet de comprendre l’existence d’un angle mort majeur dans Crépuscule : au-delà de certains individus (Niel, Arnault, Drahi), quelles sont les forces sociales qui ont mis Macron au pouvoir ? À la lecture du livre, on en oublierait en effet presque que Macron a été élu lors d’un scrutin au suffrage universel. Mal élu certes, au terme d’une campagne biaisée sans aucun doute, mais élu tout de même. Et lorsque Branco pose la question « Aurait-on identiquement voté, si l’on avait su que ce jeune admirable, touché par la grâce et sorti de nulle part par la seule force de son talent, était en fait propulsé par l’un des hommes les plus puissants et les plus influents de France [Xavier Niel], dont on se doute qu’il n’agissait pas sans intérêts, avant même qu’il ne fut aux Français présenté ? », il semble oublier que nombre des électeurEs de Macron ont voté en connaissance de cause, parce qu’il représentait leurs intérêts de classe, et qu’ils referaient la même chose si un nouveau scrutin avait lieu demain. 
À trop se focaliser sur les intrigues des oligarques, Juan Branco ignore superbement le fait que l’enthousiasme dont a bénéficié Macron dans des secteurs entiers de la bourgeoisie n’est pas le simple produit des manœuvres de Niel et consorts. C’est ainsi que le récit téléologique de l’élection de Macron qui nous est donné à lire dans Crépuscule ne s’encombre pas, et pour cause, de menus détails tels que la crise des partis d’alternance (PS et LR), les mésaventures de certains des autres favoris de la bourgeoisie (Juppé, battu à la primaire, Fillon, affaibli par ses ennuis judiciaires et, dans une certaine mesure, Valls, éjecté lui aussi avant le premier tour) ou les mutations, génératrices de tensions et de rivalités – pas seulement entre individus –, de la structure du capital français. Pour Juan Branco, les individus – puissants – sont tout, et les structures sociales ne sont – quasiment – rien : l’élection de Macron, homme sans mandat et sans parti, n’est donc à aucun moment appréhendée comme pouvant être l’expression d’une crise profonde du mode de domination et de gouvernance politiques de la bourgeoisie, d’une crise d’hégémonie, mais seulement comme un « coup » réalisé par quelques oligarques rusés et malfaisants dont on ne comprend pas, dès lors, pourquoi ils n’y ont pas pensé plus tôt.
La morale contre la politique
Ce qui nous amène à la troisième critique, majeure, à adresser à Crépuscule. À force de considérer le cercle des oligarques ayant poussé la candidature de Macron comme un groupe hors-sol, et non comme les représentants de forces identifiables et mues par des logiques économiques, sociales et politiques rationnellement explicables, Juan Branco verse immanquablement dans une psychologisation de ces élites et dans un discours davantage moral que politique – au sens d’une analyse des modalités de conquête, d’exercice et de distribution du pouvoir. Et c’est ici que l’on pense de nouveau à Bret Easton Ellis, mais aussi à James Ellroy, chez qui l’on trouve, chacun avec son style et ses obsessions, des peintures d’une décadence de la société étatsunienne, où se mêlent argent, pouvoir, drogue, sexe et violence, soit la description d’une dégénérescence morale et d’un effondrement civilisationnel absolu, venue d’auteurs aux qualités littéraires incontestables –  le mot est faible – mais qui n’ont jamais dissimulé une vision du monde à droite, très à droite.
Chez Juan Branco, les élites omnipotentes sont aussi dégénérescentes. Le champ lexical de Crépuscule est à ce titre révélateur : « Les fortunes sont plus souvent le fruit de putréfactions cadavériques que d’actes qualifiant aux béatifications » ; « Les réseaux les plus putrides de la France la plus rance sont en lien avec ces puissants qui se gargarisent d’une élégante morale et de valeurs bienséantes. » ; « La fabrique de l’information en France s’est effondrée, acceptant avec toujours plus de naturel l’aberrant, faisant s’amollir jusqu’à laisser s’effondrer la société, emprise dans la mélasse d’un sentiment de pourri généralisé. » ; « Les mécanismes de reproduction des élites et de l’entre-soi parisien, aristocratisation d’une bourgeoisie sans mérites, ont fondu notre pays jusqu’à en faire un repère à mièvres et arrogants, médiocres et malfaisants. » ; etc. Comme n’ont pas manqué de le relever certains (3), ce lexique fait davantage écho à la prose de l’extrême droite des années 1930, prompte à dénoncer la « corruption » (dans tous les sens du terme) des élites sans jamais remettre en cause les fondements de la domination dans le système capitaliste, qu’à celles des auteurs et mouvements progressistes.
« Puissance obscure »
Et c’est fort logiquement que celui qui dénonce en outre « les mœurs irrégulières des plus riches de notre pays » et qui, dans la version papier de Crépuscule, publiée en mars 2019 au Diable-Vauvert, évoque « cette République qui a aspiré le monde, et qui sombre maintenant entre des mains prostituées » (sic)ne peut s’empêcher, à défaut de caractériser socialement et politiquement les processus qu’il décrit, de verser dans une rhétorique qui flirte allègrement avec le complotisme – tout en s’en défendant, bien évidemment. Lisons plutôt : « Quelle puissance si obscure permet-elle à ce point de les faire taire [les journalistes], et de transformer une opération de vile propagande en miracle éthéré ? » « Quelles forces étranges sont-elles ainsi capables de censurer les centaines de journalistes politiques qui, à Paris, ont pour seul rôle de révéler les mécanismes d’ascension et de chute et de nos dirigeants ? »4 ; « Tous les vecteurs qui, en une société saine, servent à contrôler les intrigants et à s’assurer que nos mécanismes de contrôle fonctionnent, avaient été infiltrés et subvertis jusqu’à éclater. » ; etc. 
Nous savons que l’accusation de complotisme n’est pas à manier à la légère, tant elle est devenue une arme de délégitimation massive pour faire taire toute critique des logiques souterraines à l’œuvre derrière le spectacle de la politique, et toute dénonciation des activités des lobbys, des conflits d’intérêts ou des mécanismes de censure et/ou d’autocensure. Mais cela ne doit pas nous empêcher d’être intransigeant vis-à-vis de toute rhétorique qui entretient, volontairement ou non, l’idée selon laquelle les processus historiques seraient le produit de décisions prises, dans le secret des alcôves ou du « petit Paris », par un cercle d’« intrigants » en pleine dégénérescence morale, et non par des forces sociales défendant des intérêts collectifs, qu’ils soient matériels ou symboliques. Une telle vision du monde, aussi « radicale » soit-elle, entretient en effet toutes les paranoïas et apporte du crédit, quand bien même elle ne se confondrait pas avec eux, aux discours conspirationnistes dont les dégâts ne sont plus à démontrer. 
Et l’on ne pourra à ce titre manquer de remarquer que Juan Branco, dans une vidéo hallucinée datée du 28 avril 2019 (5), au cours de laquelle il se prend à imaginer « le monde d’après » la destitution de Macron, envisage de remplacer le Conseil constitutionnel par « quelque chose d’assez simple avec des citoyens tirés au sort, et on pourrait proposer à quelqu’un comme Étienne Chouard de prendre la présidence de cette institution, mais sans droit de vote ». Un Étienne Chouard qui, depuis le référendum constitutionnel de 2005, a navigué dans des eaux bien troubles (6), et qui venait tout juste d’appeler à voter, aux élections européennes, pour l’UPR du conspirationniste François Asselineau. (7) Ce qui ne semble pas déranger outre mesure l’auteur de Crépuscule, que l’on sait pourtant fort pointilleux sur les affinités électives des uns et des autres…
Chassez le naturel, il revient au galop
Au total, et quoi qu’en dise Juan Branco, qui affirme s’être fixé comme mission d’« aider chacun d’entre nous à mieux comprendre comment fonctionne le système »Crépuscule ne propose pas tant une critique radicale du « système » qu’un tir de barrage contre des élites décadentes menant le pays à sa perte. Le succès de l’ouvrage recèle donc bien des paradoxes, puisqu’il correspond « en même temps » à un niveau de discrédit rarement atteint par les responsables politiques au pouvoir, générateur de révolte, mais aussi à un air du temps « populiste », qui préconise davantage de se débarrasser de « mauvais » dirigeants, opposés au « bon » peuple, que de s’en prendre aux logiques profondes qui gouvernent un système reposant sur l’exploitation et les oppressions. Illustration frappante de cette confusion entre les individus et le système, cette formule, tirée de Crépuscule, que Juan Branco répète à longueur d’interviews et d’interventions : « Ils ne sont pas corrompus, ils sont la corruption. » Exemple chimiquement pur, s’il en est, de la réduction de processus politiques et sociaux complexes à l’action d’individus malfaisants… 
« Toutes les critiques des classes dominantes et toutes les dénonciations de la captation du pouvoir par quelques-uns ne sont pas forcément émancipatrices. » (8) Juan Branco en est bien conscient, lui qui, dans la vidéo déjà évoquée, offre ses services de « procureur » aux Gilets jaunes dans le cadre d’institutions de transition, et ainsi « d’être un de ceux qui permettraient de mettre ces personnes-là en prison ». Chassez le naturel, il revient au galop : le « transfuge » Branco, qui ne manque jamais de rappeler qu’il a fréquenté les mêmes écoles et les mêmes salons que les élites décadentes, notamment Gabriel Attal, sorte de double maléfique dont la corruption révèle(rait), en négatif, la pureté et le désintérêt de l’auteur de Crépuscule, ne serait-il pas le mieux placé pour organiser leur remplacement, voire pour les remplacer ? 
Ou, dans les termes de Joseph Confavreux : « Si la trajectoire peut être jugée plus sympathique que celle d’un jeune ministre témoignant de l’absence d’armature et d’engagement politiques des cadres entourant Macron, Branco, formé à la même école qu’Attal, continue en réalité à raisonner comme lui. Individualiste forcené et prenant de haut autant les structures socio-économiques qui déterminent les inégalités que les forces collectives qui pourraient affronter les puissants, il pense, à chaque instant, être le meilleur, y compris dans la catégorie "radicalité". » (9) Une posture qui témoigne non seulement de l’égo démesuré de Juan Branco, mais qui exprime en outre, en dépit de la rhétorique démocratique et « anti-oligarchique » de l’auteur de Crépuscule, une vision fondamentalement aristocratique de l’exercice du pouvoir, bien loin des idéaux d’émancipation dont il lui plait de se revendiquer.  
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(1) Nous avons choisi de travailler sur la version initiale de l’ouvrage, disponible en téléchargement sur internet, qui est, d’après Juan Branco lui-même, le texte qui a été la plus diffusée. Les modifications apportées dans la version papier, puis dans la version poche, ne changent pas significativement les grandes lignes de l’ouvrage et la thèse de Branco. 
(2) Joseph Confavreux, « Crépuscule : Juan Branco découvre la lune », Mediapart, 25 avril 2019.
(3) Voir par exemple Joseph Confavreux, op.cit., Geoffroy de Lagasnerie, « Crépuscule, pamphlet fascisant », 14 avril 2019, sur https://blogs.mediapart.fr/geoffroy-de-lagasnerie/blog/140419/crepuscule-pamphlet-fascisant, ou encore « Le best-seller de Juan Branco, un opuscule problématique », 27 mai 2019, sur https://rebellyon.info/Le-best-seller-de-Juan-Branco-un-opuscule-20685
(4) On notera, au passage, la pauvreté de la « critique des médias » de Juan Branco, qui cède à la facilité de résumer le fonctionnement des médias à la liste de leurs propriétaires. Ou comment jeter aux oubliettes des pans entiers de la sociologie des médias, entre autres et notamment sur les conditions concrètes de production de l’information ou sur la réception, mais aussi le travail, depuis plus de 20 ans, d’Acrimed.
(6) Voir par exemple la rubrique consacrée à Étienne Chouard sur le site la Horde : https://lahorde.samizdat.net/tag/etienne-chouard/
(7) Qui voit la main des États-Unis absolument partout, y compris dans le découpage des régions françaises, calqué selon lui sur les États américains… 
(8) « Le best-seller de Juan Branco, un opuscule problématique », op. cit. 
(9) Joseph Confavreux, op. cit.