jeudi 16 février 2017

Quand Causeur et Valeurs actuelles s’essaient à la critique des médias

Quand des médias de la droite décomplexée, tels Causeur ou Valeurs actuelles, s’adonnent à la critique des médias [1], faut-il applaudir ? Pas nécessairement.
Surtout quand, à la lecture des deux « dossiers » en question, on a le sentiment d’avoir affaire à une opération idéologique opportuniste, qui s’appuie sur des imputations et des approximations, sinon des falsifications, et qui s’inscrit en outre, contrairement à notre critique, dans une « guerre interne » entre médias. Une opération idéologique qui se prolonge aujourd’hui avec la récente mise en ligne d’une pétition exigeant « le pluralisme des opinions dans l’audiovisuel public », soutenue entre autres par Valeurs actuelles.

mercredi 8 février 2017

« Benoît Hamon le rêveur » : un cauchemar pour les éditorialistes

Le dimanche 4 février, Benoît Hamon était « officiellement » investi candidat à l’élection présidentielle lors d’une initiative organisée à la salle de la Mutualité, à Paris, après avoir déjoué tous les pronostics des turfistes des grands médias qui traitent les campagnes électorales comme des courses de chevaux.
L'occasion de revenir sur des semaines de commentaires avisés, glanés au cours du mois de janvier à l’occasion des débats et du scrutin de la « primaire de gauche » : ils donnent un aperçu non seulement de l’indigence, mais surtout de la convergence strictement propagandiste des commentaires d’un journalisme de caste, mobilisé au service de son prétendu « réalisme ». En un mot : Benoît Hamon le « rêveur », un cauchemar pour les éditorialistes associés.

mardi 31 janvier 2017

Retour sur une inoffensive séquence d’autocritique médiatique

Le dernier trimestre de l’année 2016 a donné lieu à une séquence intensive d’autocritique (au sens fort : d’auto-critique), ou tout du moins d’apparente autocritique des médias dans les médias. Le vote britannique en faveur du « Brexit », la victoire de Donald Trump et la qualification de François Fillon lors de la primaire de la droite, au détriment du « favori  » Alain Juppé, ont en effet suscité de nombreuses contestations des grands médias, au point que ceux-ci ont dû faire mine de les entendre, parfois en reconnaissant leur légitimité, mais le plus souvent en les neutralisant tout en proclamant avoir «  compris le message  » des électrices et des électeurs.
Retour, donc, sur une séquence d’autocritique inoffensive, sinon auto-justificatrice, dont les grands médias ont le secret. En effet, ce n’est pas la première du genre : on se souviendra notamment de celle qui avait suivi le premier tour de l’élection présidentielle d’avril 2002, ou encore les résultats du référendum sur le Traité constitutionnel européen en mai 2005.

mardi 17 janvier 2017

Un exemple de journalisme sportif : les commentaires du premier débat de la « primaire de gauche »

Le jeudi 12 janvier était organisé le premier débat télévisé entre les sept candidats à la primaire de la « Belle alliance populaire », renommée par certains « primaire de la gauche » ou « primaire du Parti socialiste ». Un débat de deux heures, animé par trois journalistes (Gilles Bouleau de TF1, Élizabeth Martichoux de RTL, et Matthieu Croissandeau de L’Obs), qui a été largement commenté dans l’ensemble des grands médias : l’occasion pour le journalisme politicien de faire une nouvelle démonstration de sa médiocrité. Un exemple exemplaire parmi d’autres, passés et sans doute à venir.

mercredi 11 janvier 2017

Lire : "L’empire. Comment Vincent Bolloré a mangé Canal+", par R. Garrigos et I. Roberts

« Comment Vincent Bolloré a mangé Canal+ ». Le sous-titre de l’ouvrage de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, mieux connus comme les « Garriberts », est explicite. L’empire relate une histoire : celle de la prise de contrôle et de la mise au pas de Canal+ par l’industriel breton entre l’été 2014 et la rentrée 2016.
« C’est une histoire de violence. C’est une histoire de vengeance, de pouvoir, d’argent, mais c’est avant tout une histoire de violence », avertissent les auteurs dès la préface du livre. Et, à suivre les différentes étapes de cette prise de contrôle, telles qu’elles sont relatées par les Garriberts, le moins que l’on puisse dire est que le mot « violence » n’est pas galvaudé.

jeudi 15 décembre 2016

Massacres à Alep : lettre à un « camarade » qui s’obstine à justifier l’injustifiable


« Camarade »,

Cela fait plusieurs semaines que je me dis que je vais t’écrire, et ce sont les événements tragiques d’Alep et ta réaction à ces événements, ou parfois ta non-réaction, qui ont fini par me persuader que l’heure était venue de m'adresser à toi. Pas nécessairement dans le but de te convaincre, car je crois que malheureusement il est déjà trop tard. Mais au moins, comme ça, les choses seront dites et tu ne pourras pas dire que tu ne savais pas. 


Au nom de l’anti-impérialisme ?

La ville d’Alep est victime d’un massacre, d’une véritable boucherie qui fait immanquablement penser à d’autres villes martyrs comme Srebrenica, Grozny, Fallouja, mais aussi Varsovie et Guernica, ou encore aux camps palestiniens de Sabra et Chatila. Les témoignages directs qui affluent de la ville, venus de Syriens « ordinaires », et non des seuls membres d’un quelconque groupe armé, sont éloquents, a fortiori lorsqu’ils sont accompagnés de photos ou de vidéos. Des mots et des images qui disent la détresse, qui disent l’impuissance, qui disent l’horreur.

Mais toi, « camarade », tu t’es évertué ces derniers jours – si l'on peut considérer que cet exercice peut avoir de près ou de loin un quelconque rapport avec une vertu – à expliquer qu’il ne fallait pas s’engager aux côtés des habitants d’Alep et qu’il ne fallait pas dénoncer les bombardements dont ils étaient victimes, pas plus qu’il ne fallait dénoncer les exactions commises par les troupes au sol lors de la « libération » de la ville. En d’autres termes, tu es venu nous expliquer qu’il ne fallait pas prendre de position claire et déterminée contre un massacre planifié et perpétré par le régime dictatorial de Bachar al-Assad et par ses alliés, au premier rang desquels la Russie et l’Iran.  

Si je m’adresse à toi, « camarade », c’est parce que nous avons par le passé partagé nombre de combats, notamment – mais pas seulement – le combat pour les droits du peuple palestinien. Parce que je pensais que, malgré nos divergences, nous avions des principes communs. Je n’ai en effet rien à dire à la droite et à l’extrême-droite pro-Poutine et/ou pro-Assad, qui assument clairement leur soutien à des régimes autoritaires au nom de « valeurs » communes, et qui n’ont jamais fait semblant de vouloir construire une réelle solidarité avec les peuples opprimés.

Mais toi, « camarade », tu te pares de vertus « progressistes », « anti-impérialistes », voire « socialistes », « communistes » ou même « révolutionnaires ». Et c’est au nom de ces vertus que tu tentes de nous convaincre aujourd’hui qu’il ne faut pas se tenir résolument aux côtés de la population d’Alep assiégée et massacrée, et qu’il ne faudra pas se tenir demain aux côtés des populations des autres villes syriennes déjà assiégées et bientôt massacrées.

Ce qui n’est pas, tu l’avoueras, le moindre des paradoxes.




« Les plus méchants ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit. »

J’avais en effet cru comprendre que ce qui constituait le patrimoine génétique commun de la gauche anti-impérialiste, c’était d’être aux côtés des peuples écrasés par les États impérialistes et leurs alliés. J’avais cru comprendre que dans ce patrimoine génétique que nous semblions partager, on ne transigeait pas avec la solidarité internationale. Et j’avais espéré que malgré tes positions parfois plus qu’ambigües quant à la tragédie syrienne, le martyr d’Alep te ramènerait à la raison, et à la maison.

Mais non. Tu t’obstines. Tu t’obstines à tenter d’expliquer que l’on ne peut pas prendre partie pour la population massacrée à Alep. Tu t’obstines à tenter d’expliquer que « les choses ne sont pas si simples ». Tu t’obstines à tenter d’expliquer que dans cette « guerre », il n’y a pas « des gentils d’un côté et des méchants de l’autre », et qu’il faut ainsi savoir raison garder et ne pas céder à la facilité.

Car toi, bien évidemment, « camarade », tu ne cèdes pas à la facilité. Jamais. Tu nous proposes d’ailleurs ton analyse complexe, pleine de hauteur et de nuance, qui ressemble à peu près à ceci : « Non, Assad n’est pas un démocrate, et les pays qui le soutiennent ne sont pas franchement des modèles non plus. Mais attention : la soi-disant rébellion syrienne est en réalité majoritairement composée de forces issues de l’islam intégriste, voire jihadiste, téléguidées et armées par des régimes réactionnaires comme l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, voire par les parrains occidentaux de ces derniers, notamment les États-Unis et la France. »

Conclusion : « Prudence, les plus méchants ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit. »


La population syrienne, tu connais ?

Le premier problème avec ton analyse, « camarade », est qu’elle « oublie » un acteur essentiel : la population syrienne. Tu sembles en effet « oublier » que le point de départ des « événements » en Syrie n’est pas une intervention saoudienne, états-unienne, qatarie ou turque. Ni même russe. Le point de départ de tout cela, c’est qu’en mars 2011 des centaines de milliers de Syriens se sont soulevés contre un régime dictatorial et prédateur, comme en Tunisie, comme en Égypte, comme en Libye. Et que si Assad et ses sbires n’avaient pas fait le choix de réprimer ce soulèvement dans le sang, avec plus de 5000 morts et des dizaines de milliers d’arrestations durant l’année 2011, ils seraient eux aussi tombés sous la pression populaire.

Et nous parlons bien de l’année 2011, cette année où, souviens-toi, « camarade », tu t’enthousiasmais pour les autres soulèvements dans la région. « Le peuple veut la chute du régime », tu te rappelles ? Tu l’as peut-être même chanté dans les rues d’une ville française, toi qui es si épris de liberté, de justice sociale et de démocratie. En Syrie aussi, on le chantait, avec les mêmes revendications économiques, sociales et politiques que dans les autres pays de la région touchés par le soulèvement, et Ryad, Doha, Paris ou Washington n’avaient rien à voir avec ça. Si tu t’intéresses de si près à la chose syrienne, tu dois d’ailleurs savoir qu’à chaque fois qu’il y a eu une trêve au cours des dernières années, les manifestations ont recommencé. Que sans l’intervention de l’Iran, puis de la Russie, le régime serait tombé, sous la pression des Syriens, pas de quelques milliers de « combattants étrangers » – qui sont arrivés, soit dit en passant, bien après que le régime eut tué des milliers de Syriens désarmés, et fait sortir de prison des dizaines, voire des centaines, de « jihadistes », t'es-tu déja demandé pourquoi ? Et que oui, les racines de la « crise » syrienne sont bel et bien la contestation populaire d’un clan et la réponse de ce dernier : tout détruire plutôt que de perdre son pouvoir et ses prébendes.

À moins que tu ne veuilles signifier que depuis le début les Syriens sont « manipulés » par les pays occidentaux, que tout ça n’est, au fond, qu’une histoire d’hydrocarbures, et que le soulèvement syrien était téléguidé depuis l’extérieur par des puissances qui n’ont qu’à appuyer sur un bouton pour que des populations se soulèvent. Mais je n’ose même pas le penser : tu n’es pas de ceux qui estiment que les Arabes sont tellement benêts qu’ils ne sont pas capables de penser par eux-mêmes et que quand ils se mettent à se mobiliser et à revendiquer en pensant « justice sociale », quitte à risquer de perdre leur vie, c’est forcément parce qu’ils sont manipulés par des Occidentaux qui pensent « hydrocarbures ». 

Pas vrai, « camarade » ?


Lance-roquettes contre aviation

Le deuxième problème avec ton analyse, « camarade », est que tu mets sur le même plan, d’une part, le « soutien » apporté par la Russie et l’Iran à Assad et, d’autre part, le « soutien » apporté par les États-Unis, la France, la Turquie et les monarchies du Golfe aux forces d’opposition syriennes. Tu essaies de faire croire qu’il n’y aurait pas une supériorité militaire écrasante du régime Assad et de ses alliés et qu’après tout, pour reprendre, en la modifiant à peine, une formule en vogue dans un pays frontalier de la Syrie, « Assad a le droit de se défendre ».

Mais oses-tu réellement comparer, d’une part, les milliers de « conseillers militaires » et l'armement iraniens, les milliers de combattants du Hezbollah et, surtout, l’aviation russe (ainsi que les véhicules et l’armement lourd fournis par la Russie, 2ème puissance militaire mondiale) qui viennent en appui à un État et une armée régulière et, d’autre part, les armes légères, les lance-roquettes et lance-missiles vétustes fournis ou financés par les monarchies du Golfe ou la Turquie et les armes légères, les lance-roquettes, les quelques armes anti-char et les systèmes de communication et dispositifs de vision nocturne fournis, au compte-goutte, par les États-Unis et la France ?

Sais-tu que ce que demandent les forces d’opposition syriennes depuis le début ce sont des missiles anti-aériens, pour pouvoir se défendre contre les avions de la mort de Poutine et d’Assad, et que ce sont les États-Unis qui ont systématiquement mis leur veto à la livraison de telles armes ? Sais-tu qu’au début de l’année 2014, après l’échec de la conférence de « Genève 2 », les Saoudiens ont pour la première fois suggéré de livrer des lance-missiles aux forces d’opposition syriennes, que les États-Unis s’y sont opposés, et qu'ils n'ont pas changé de position depuis ? Les États-Unis qui ne voulaient pas, qui ne veulent pas, que ces armes tombent « entre de mauvaises mains », et qui ne veulent surtout pas que l'appareil d'État syrien soit détruit car ils ont tiré, contrairement à d'autres, les bilans de leur brillante intervention en Iraq.  

Pose-toi la question : elles sont où, les terribles armes des forces d'opposition ? Penses-tu sérieusement qu’Assad aurait pu bombarder des quartiers entiers depuis des hélicoptères volant à basse altitude si les opposants syriens disposaient d’un réel armement ? 

Et te souviens-tu qu'en mai dernier l'ambassade de Russie en Grande-Bretagne, qui doit pourtant être bien renseignée et qui, si elle avait des preuves du surarmement des opposants à Assad, les exhiberait, en était réduite à tweeter des images extraites d'un jeu vidéo (!) pour « démontrer » que les forces d'opposition syriennes recevaient des armes chimiques ? 



Alors soyons sérieux, tu veux bien ?


Qui détruit la Syrie ?

Le troisième problème avec ton analyse, « camarade », est que tu oublies tout simplement une donnée fondamentale : les faits. Car tu pourras toujours me dire que ce que je viens d’écrire est impossible à prouver, même si ce sont les acteurs principaux de ce « non-soutien » et les « non-soutenus » qui en ont témoigné, et qui continuent de le faire, car peut-être, après tout, sont-ils de fieffés menteurs.

Mais si tu veux absolument des preuves, contente-toi d’ouvrir les yeux et pose-toi cette question simple : comment la Syrie a-t-elle pu être détruite ? Quand tu commentes les images des villes rasées en disant qu’il y a « de la violence des deux côtés », tu occultes un détail : qui possède les armes nécessaires pour des destructions d’une telle ampleur ? Pour le dire autrement : qui peut mener des bombardements ? Où sont les avions des forces d’opposition syriennes ? Où sont les hélicoptères des forces d’opposition syriennes ? Où sont leurs tanks ? Cachés sous terre, comme la surpuissante armée de Saddam Hussein qui menaçait le monde entier ? Combien les forces d’opposition syriennes ont-elles détruit d’avions ? Sais-tu qu’en 2013, lorsqu'elles ont abattu deux hélicoptères, il s’agissait d’un événement tellement rare qu’elles l’ont célébré en grande pompe et qu’elles ont diffusé partout des images de leur « exploit » ? Deux hélicoptères ! À l’époque, je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux Gazaouis célébrant la chute accidentelle d’un drone israélien…

La « coalition » menée par les États-Unis intervient militairement, objectes-tu. Mais peux-tu me faire la liste des bombardements menés par cette « coalition » contre les forces armées du régime d’Assad ou contre les forces armées qui le soutiennent ? Non, ne perds pas ton temps à chercher, car je me renseigne moi-même quotidiennement auprès de sources sûres : d’après le régime de Damas et les médias qui relaient sa communication, sources que l’on ne peut guère soupçonner de vouloir dissimuler ce type de bombardements, la chose est arrivée… deux fois. La première fois, c'était en décembre 2015 (4 morts), dans la région de Deir ez-Zor, la « coalition » démentant avoir visé l'armée syrienne et affirmant qu'elle avait bombardé Daech. La deuxième fois, c’était en septembre 2016 (entre 50 et 80 morts selon les sources), près de l’aéroport de Deir ez-Zor, la « coalition » reconnaissant cette fois-ci avoir bombardé les positions du régime et présentant des excuses officielles à Bachar al-Assad et à Vladimir Poutine. 

En résumé, et sauf erreur de ma part (nul n'est infaillible), la « coalition », qui revendique environ 5000 « frappes » sur la Syrie, a ciblé deux fois, depuis le début de sa campagne de bombardements en 2014, le régime Assad, dont une fois où elle s'est « excusée ». À noter, donc, dans ton calepin : « les véritables opérations militaires menées par la "coalition" ont visé Daech et d'autres groupes "jihadistes", et non Assad et ses alliés ».


Pour finir, quelques remarques « préventives »

Il y a bien d’autres problèmes avec ton analyse, « camarade », mais je ne veux pas abuser de ton temps. D’ailleurs, pour avoir eu souvent l’occasion de discuter de vive voix avec toi de ces « problèmes d’analyse » en confrontant, à ta « géopolitique » et à ton « anti-impérialisme », les faits et la chronologie réelle des événements, je sais que tu n’aimes pas trop ça, les faits. Ils sont vraiment trop têtus.

Car c’est beaucoup plus simple de venir provoquer ou semer le trouble via des posts/commentaires Facebook ou dans des forums de discussion que de prendre le temps d’avoir un échange un peu précis et argumenté.  

Alors au cas où tu serais quand même tenté de céder à la facilité et de vouloir jouer à ce petit jeu, je te soumets quelques remarques « préventives » :

- Avant de me dire que je défends les mêmes positions que les États-Unis, la France, l’Arabie saoudite, le Qatar, BHL ou quelques autres « compagnons encombrants », souviens-toi que, si on raisonne de la sorte, tu défends de ton côté les mêmes positions que la Russie, l’Iran, le maréchal Sissi, François Fillon ou Marine Le Pen, et demande-toi si c’est un argument.

- Avant de me dire qu'Israël a bombardé, depuis 2011, à une quinzaine de reprises, des positions du régime Assad, et que ceux qui sont contre Assad sont donc avec Israël, souviens-toi qu’en juin dernier Poutine déclarait, au terme d’une rencontre avec Netanyahu avec lequel il venait de signer plusieurs accords commerciaux, ce qui suit : « Nous avons évoqué la nécessité d'efforts conjoints dans la lutte contre le terrorisme international. Sur ce plan, nous sommes des alliés. Nos deux pays ont une expérience importante en matière de lutte contre l'extrémisme. Nous allons donc renforcer nos contacts avec nos partenaires israéliens dans ce domaine ». Et demande-toi si c’est un argument.

- Avant de me dire que la rébellion syrienne en a appelé aux pays occidentaux pour recevoir des armes et bénéficier d’un appui militaire conséquent, notamment aérien, et que ça cache forcément quelque chose, souviens-toi que les forces kurdes que tu admires tant – à juste titre – depuis qu’elles ont repoussé Daech à Kobané ont fait exactement la même chose, et qu’elles ont, elles, obtenu cet appui, au point qu’elles ont remercié publiquement les États-Unis de leur soutien, et demande-toi si c’est un argument.

- Avant de me dire que la rébellion syrienne, quand bien même on aurait pu avoir au départ de la sympathie pour elle, est aujourd'hui confisquée par des forces réactionnaires issues de l'islam politique, et que certaines de ces forces n'hésitent pas à s'en prendre violemment à des civils ou, variation sur le même thème, que c'est vraiment tragique de bombarder des civils mais que c'est parce que les terroristes se cachent parmi eux, quand ils ne les utilisent pas comme boucliers humains, souviens-toi que c'est le discours de ceux qui veulent justifier les campagnes de bombardements meurtriers sur Gaza, et demande-toi si c'est un argument.

- Avant de me dire que les insurgés syriens sont des « alliés objectifs » de Daech, souviens-toi que Daech a été chassé d'Alep au début de l'année 2014 par ceux qui sont en train de se faire aujourd'hui massacrer par Assad, réfléchis ensuite au concept d'« allié objectif », et demande-toi si c'est un argument. Tu peux aussi repenser, si tu n'es pas convaincu, à ce qui a été rappelé plus haut à propos des véritables cibles des bombardements de la coalition, et te demander une deuxième fois si le coup de l'« allié objectif » est un argument. 

- Avant de me dire, enfin, que ceux qui dénoncent Assad et Poutine « oublient » de dénoncer les massacres commis par les grandes puissances occidentales et par leurs alliés, sache que parmi ceux qui se mobilisent pour Alep, nous sommes nombreux à nous être mobilisés pour Gaza, contre les interventions militaires en Afghanistan, en Iraq, en Libye ou ailleurs, et que nous ne renonçons pas, contrairement à toi qui as choisi de ne pas être dans la rue hier soir pour dénoncer la boucherie en cours, à notre cohérence politique, à nos idéaux et à l’anti-impérialisme. Et demande-toi si c’est un argument.


***


Voilà donc, « camarade », ce que je voulais te dire. Le ton n'est pas très agréable, j'en conviens, mais ce n'est pas grand chose à côté de l'indifférence, parfois même du mépris que tu affiches vis-à-vis du martyre d'Alep. 

Tu feras ce que tu veux de cette lettre, et tu as bien évidemment le droit de continuer à te gargariser de ta vision « géopolitique » à courte vue et de ton « anti-impéralisme » pavlovien pendant que les Syriens crèvent sous les bombes de Poutine et d’Assad, et sous tes yeux.

On ne parle pas ici d'un exercice de rhétorique sur Facebook par commentaires interposés, mais de milliers, de dizaines de milliers de vies. On ne parle pas d’une divergence entre nous sur l’appréciation de tel ou tel événement, mais de ton silence complice ou de tes misérables contorsions face à l’une des plus grandes tragédies de notre temps. On ne parle pas d’un simple désaccord politique, mais d’une véritable rupture. 

Je ne sais pas quand nous nous parlerons la prochaine fois, « camarade ». Mais ce que je sais, c’est que si tu persistes, et malheureusement je crois que c'est ce que tu vas faire, il n’y aura même plus de guillemets, car il n’y aura plus de camarade.

Je te laisse avec le Che, qui a quelque chose à te dire :

« Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, où que ce soit dans le monde. C'est la plus belle qualité d'un révolutionnaire. »


Julien Salingue, le 15 décembre 2016


PS : Non, je n'ai pas mis de notes. Ce n'est pas dans mes habitudes de ne pas indiquer de références, mais tu auras probablement compris que c'est volontaire. Car comme tu es très doué pour faire des recherches sur internet (et ailleurs ?), on sait très bien toi et moi que tu pourras retrouver l'ensemble des sources utilisées ici.

jeudi 8 décembre 2016

« Football Leaks » : quand Pascal Praud justifie l’évasion fiscale et les pressions sur les journalistes

Pascal Praud est surtout connu comme journaliste sportif, fonction qu’il a exercée durant 22 ans sur TF1 avant de rejoindre en 2010 RTL et i-Télé. Il est aujourd’hui l’animateur de « On refait le match » sur RTL, ainsi que de « 13h Foot » et « 20h Foot » sur i-Télé. Depuis 2014, il anime également une courte chronique quotidienne (« Le Praud de l’info ») sur RTL, billet d’humeur d’environ une minute durant lequel il donne son point de vue sur un fait d’actualité au cours de la matinale d’Yves Calvi.
Le samedi 3 décembre, il recevait, dans « 13h Foot », Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart, invité à s’exprimer à propos des « Football Leaks », révélations d’un consortium de journalistes portant notamment sur une vaste affaire de fraude et d’évasion fiscales dans le monde du football et impliquant des stars de premier plan, parmi lesquelles Cristiano Ronaldo, soupçonné d’avoir dissimulé plus de 150 millions d’euros au fisc espagnol.
Mais après des débuts que l’on pourrait considérer « normaux », l’interview de Fabrice Arfi prend rapidement un cours surréaliste, avec un Pascal Praud qui va successivement remettre en question les éléments constituant les « Football Leaks », laisser entendre que frauder le fisc est une pratique justifiée lorsque l’on a beaucoup d’argent et, last but not least, affirmer qu’il est normal que les journalistes à l’origine de l’affaire subissent des pressions.
Une belle leçon de journalisme et d’indépendance, que le propriétaire d’i-Télé aura sans doute appréciée à sa juste valeur.

mardi 29 novembre 2016

Congrès de Béthléem : la seconde mort du Fatah

À l'occasion du 7ème Congrès du Fatah qui s'est ouvert aujourd'hui (29 novembre 2016) à Ramallah, je mets en ligne un article publié lors du précédent congrès du mouvement, en 2009. Il n'a malheureusement, à bien des égards, pas pris une ride [1] (JS, le 29 novembre 2016).


« Sang neuf », « Renouvellement d’ampleur », « Caciques évincés », « Direction sortante battue », « Victoire de la jeune garde »… La presse semble unanime pour commenter les résultats des élections internes du Fatah à l’occasion de son 6ème Congrès, reprenant à son compte une division « jeune garde/vieille garde » popularisée depuis plusieurs années par nombre de commentateurs, au premier rang desquels Khalil Shikaki [2]. L’emballement médiatique autour de cette opposition commode mais pourtant largement erronée appelle un certain nombre de réflexions : c’est ce que je tenterai de faire ici, même si en l’état actuel des choses je ne peux prétendre à produire une analyse réellement exhaustive du 6ème Congrès du Fatah.


Un « rajeunissement » très relatif

Un premier constat s’impose : parler du rajeunissement de la direction d’une organisation qui n’a pas tenu de congrès depuis 20 ans est au mieux une tautologie, au pire une banalité. Est-il besoin de rappeler ici que les membres du Comité Central (CC) sortant présentaient la respectable moyenne d’âge de 69 ans ? Est-il besoin de rappeler ici les décès, au cours des dernières années, de deux des membres les plus éminents du CC, Yasser Arafat et Fayçal al-Husseini ?

Qui plus est le rajeunissement n’est que très relatif : la survalorisation de l’arrivée de Marwan Barghouthi (50 ans) ou de Mohammad Dahlan (48 ans) est un prisme déformant. La moyenne d’âge du nouveau CC, dans lequel on retrouve Mohammad Ghneim (72 ans), Salim Za’noun (76 ans) ou encore Nabil Shaath (71 ans), se situe, selon les informations que j’ai pu réunir, entre 61 et 62 ans. Soit 12 ou 13 ans de plus que la moyenne d’âge du CC sortant lors de son élection en 1989. On le voit donc, en termes arithmétiques, le rajeunissement n’est que très relatif. On ne parlera pas ici de la féminisation, souvent révélatrice du renouvellement : il n’y a plus aucune femme au CC.

Dans l’organigramme du Fatah, si le CC est l’exécutif et, dans les faits, le lieu où se prennent les décisions importantes, il existe un organe de décision large, le Conseil Révolutionnaire (CR), également réélu à l’occasion du 6ème Congrès. À l’heure où j’écris, les résultats proclamés ne sont que très partiels. On pourra néanmoins noter ici que sur les 19 élus au nouveau CC, 15 étaient membres du CR sortant et sont donc loin d’être des novices dans les instances du Fatah, aussi faible soit le poids du CR.


La thèse de la « jeune garde » 

Une deuxième question émerge rapidement : existe-t-il une quelconque homogénéité politique au sein du groupe appelé « jeune garde » ? Existe-t-il même un groupe ?

Au cours des années 2000, plusieurs analystes, dont Khalil Shikaki, ont défendu la thèse selon laquelle deux groupes coexisteraient de manière conflictuelle au sein du Fatah : une « jeune garde », composée de quarantenaires nés à l’intérieur des territoires occupés, cadres de la première Intifada, implantés localement, en lutte contre une « vieille garde » corrompue et despotique, composée de returneescinquantenaires ou soixantenaires, revenus à Gaza et en Cisjordanie après les Accords d’Oslo, monopolisant le pouvoir et les ressources financières.

Le soulèvement de septembre 2000 a été analysé à la lumière de cette thèse : « La vérité est que l’Intifada qui a commencé en septembre 2000 a été la réponse d’une « jeune garde » au sein du mouvement national palestinien, non seulement à la visite de Sharon [sur l’esplanade des Mosquées] et aux impasses du processus de paix, mais aussi à l’échec de la « vieille garde » de l’OLP (…). La jeune garde a eu recours à la violence pour forcer Israël à se retirer unilatéralement de la Cisjordanie et de Gaza (…) et, dans le même temps, pour affaiblir la vieille garde et, à terme, la supplanter » [3].

Cet article n’est pas le lieu pour revenir sur cette interprétation très contestable des dynamiques du soulèvement de septembre 2000 [4]. L’essentiel est ici l’idée selon laquelle il existerait un groupe relativement homogène, la « jeune garde » du Fatah, avec des visées et une stratégie communes : thèse que l’on retrouve dans nombre d’articles publiés à l’occasion du Congrès du Fatah. Thèse qui, comme on va le voir, ne résiste pas à l’analyse.


Dahlan, Rajoub, Barghouti : 3 hommes, un groupe ?

M. Dahlan
Trois noms reviennent régulièrement lorsque la « jeune garde » est évoquée : Jibril Rajoub, Mohammad Dahlan et Marwan Barghouti. Un examen un tant soit peu attentif du parcours de ces trois cadres du Fatah fait voler en éclats (au moins) trois des fondements de la thèse de la « jeune garde » : a) l’exclusion de ces cadres des structures de pouvoir mise en place avec Oslo, b) leur hypothétique volonté d’en finir avec les pratiques anti-démocratiques et la corruption, c) une vision politique commune.

a) Rajoub et Dahlan, jeunes militants du Fatah dans les territoires occupés durant les années 70 (Rajoub) et 80 (Dahlan), ont très tôt rejoint l’appareil de l’OLP à Tunis, après avoir été bannis des territoires dès 1988. Tous deux ont alors été rapidement associés au commandement des forces de sécurité de l’OLP. Ils sont revenus en 1994, à l’occasion de la mise en place de l’Autorité Palestinienne (AP), et ont été nommés responsables d’un des principaux organes sécuritaires de l’AP : la Sécurité Préventive. Dahlan l’a dirigée à Gaza, Rajoub en Cisjordanie. Lorsque l’on connaît le rôle central des services de sécurité dans l’appareil de l’AP, l’exclusion de Dahlan et de Rajoub n’est que très relative.

Si Rajoub, devenu en 2003 Conseiller à la Sécurité de Yasser Arafat, n’est pas un proche d’Abu Mazen (qui lui a offert par la suite le poste de… Président de la Fédération Palestinienne de Football !), le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a jamais été très éloigné des structures de pouvoir. Quant à Dahlan, s’il n’exerce plus officiellement de poste dans l’organigramme de l’AP depuis son putsch manqué contre le Hamas en juin 2007 [5], il est de notoriété publique dans les territoires palestiniens et dans le Fatah qu’il est l’un des plus proches conseiller du Président de l’AP Mahmoud Abbas (Abu Mazen).

b) On peut également s’interroger quant au supposé positionnement anti-corruption et pro-démocratisation de Dahlan et Rajoub. La plupart des travaux sur les Services de sécurité palestiniens indiquent en effet que, loin d’avoir freiné la corruption, ils ont participé de sa généralisation : « Partenaire privilégié des services de sécurité israéliens, la Sécurité Préventive joue un rôle central dans la constitution d’une rente commerciale qui permet d’alimenter les réseaux de pouvoir de Yasser Arafat » [6]. La possibilité de négocier, avec Israël, des permis et autorisations pour la circulation des marchandises au sein des territoires palestiniens et entre les zones autonomes est rapidement devenue l’apanage des services de sécurité, ce qui a généré un vaste réseau de corruption et de clientélisme, dans lesquels Dahlan et Rajoub ont été largement impliqués.

C’est ainsi, par exemple, que la Sécurité Préventive de Rajoub a été chargée par la direction de l’AP de faire respecter son monopole auto-attribué sur les importations d’essence (source considérable de revenus servant à alimenter les réseaux de clientèle), car certaines stations-service palestiniennes continuaient d’importer de l’essence en contournant le monopole établi. Les hommes de Rajoub ont ainsi bloqué les camions transportant l’essence devenue illégale et averti l’ensemble des propriétaires de stations-service que plus une goutte d’essence ne parviendrait dans leurs stations s’ils ne respectaient pas les nouvelles règles. Au-delà, « après que l'Autorité palestinienne a consolidé son pouvoir dans les territoires, Rajoub s’est saisi de la situation et a annoncé que dorénavant les propriétaires de stations-service devraient payer une taxe additionnelle à un taux basé sur leurs ventes quotidiennes » [7]. De la sorte, Rajoub a établi une source indépendante de revenu pour ses services et pour son propre réseau de clientèle.

Mohammad Dahlan a lui aussi mis en place un vaste système de clientélisme dans la Bande de Gaza. Il s’est ainsi construit un véritable fief électoral dans la zone de Khan Younes (il a été réélu député en 2006). Après son départ précipité de Gaza en 2007, il a réussi à étendre son réseau de loyautés à plusieurs villes de Cisjordanie. C’est ainsi, par exemple, que lors d’un entretien, un responsable de la Sécurité Préventive à Jénine m’a déclaré : « [même si] Dahlan n’est plus à la tête de la Sécurité Préventive, (…) si jamais demain il me demande de faire quelque chose, je le ferai » [8].

Les préoccupations démocratiques de Rajoub et Dahlan sont elles aussi très relatives. Lors des élections primaires du Fatah organisées en vue du scrutin législatif de janvier 2006, des hommes armés proches de Rajoub (candidat aux primaires) ont « protégé » certains bureaux de vote du district d’Hébron, dissuadant nombre de membres du Fatah de « mal voter ». La forte implication de Mohammad Dahlan dans la tentative de renversement armé du Hamas [9], pourtant démocratiquement élu, indique qu’il a, comme Rajoub (et nombre d’autres cadres du Fatah), une conception singulière de la démocratie [10]

J. Rajoub
c) Le dernier point problématique est celui de l’hypothétique homogénéité politique de la « jeune garde ». Et là encore, le moins que l’on puisse dire est que l’hypothèse ne résiste pas à l’analyse, que l’on s’intéresse aux relations entretenues entre les trois hommes ou à leurs positions politiques.

La rivalité, voire la haine, entre Dahlan et Rajoub, est quasiment proverbiale dans les territoires palestiniens. Elle a de plus été soigneusement entretenue, durant les première années de l’autonomie, par un Yasser Arafat passé maître dans l’art du divide and rule : « Yasser Arafat saisit l’occasion de distribuer des postes de direction à ses fidèles et de s’assurer de leur loyauté. En répartissant l’exercice de la force entre les mains de plusieurs responsables, il évite de confier trop de pouvoir à un seul homme » [11]. Dahlan et Rajoub ont, chacun de leur côté, longtemps espéré être le successeur de Yasser Arafat, qui ne s’est pas privé d’entretenir le doute à  ce sujet.

Cette rivalité a connu un nouveau développement en 2003 lorsque Mohammad Dahlan, mis en disgrâce par Arafat après des déclarations très critiques à l’encontre du vieux leader, a été nommé Ministre de la Sécurité Intérieure par un Abu Mazen alors Premier Ministre et en conflit avec le Président de l’AP. Arafat a alors nommé Rajoub « Conseiller National à la Sécurité », dans le but de contrer l’influence de Dahlan, voire de le neutraliser.

Si l’on dépasse les querelles personnelles, on se rend compte que les positions politiques de Rajoub et de Dahlan sont relativement proches : adhésion au processus d’Oslo, volonté (qui s’est vérifiée sur le terrain) d’une coopération avec les Israéliens, notamment dans les domaines sécuritaires et économiques, rejet manifeste de la lutte armée… Ce en quoi ils diffèrent largement des prises de position du « troisième homme », Marwan Barghouti : ce dernier, s’il prône le dialogue avec Israël, demeure un partisan de la négociation sous la pression de la résistance, y compris armée, et a exprimé à plusieurs reprises des critiques du Processus d’Oslo et de la construction de l’AP. Même si d’aucuns pourront affirmer que ces prises de position sont essentiellement tactiques, il n’en demeure pas moins que Dahlan/Rajoub et Marwan Barghouti incarnent deux orientations significativement différentes.

Sur une autre question-clé, les rapports au Hamas, il est de nouveau difficile de trouver une quelconque communauté de vue entre les trois hommes. Dahlan a fait montre d’une hostilité sans équivalent vis-à-vis de l’organisation islamique ; Rajoub (dont un frère est l’un des députés Hamas du district d’Hébron) fait preuve de davantage de nuance ; Barghouti, quant à lui, co-signataire en mai-juin 2006 du document des prisonniers appelant à la réconciliation nationale [12], est partisan d’un dialogue avec le mouvement d’Ismaïl Hanyhah, même s’il a adopté des positions très critiques lors des événements de juin 2007.

En termes politiques, la prétendue « jeune garde » présente donc un large spectre d’orientations qui, loin de constituer une quelconque plate-forme commune, s’avèrent contradictoires. Le rapprochement entre Barghouti et Dahlan avant les élections législatives de 2006 [13] n’était pas le fruit d’un accord politique quelconque mais l’un des avatars de la bataille rangée au sein du Fatah consécutive à la mort d’Arafat, qui avait conduit à des alliances conjoncturelles et à des rapprochements contre-nature, à visée essentiellement interne et tactique. Le supposé pacte Dahlan-Barghouti a d’ailleurs fait long feu.

On peut dès lors contester l’idée même de l’existence d’une « jeune garde ». Impossible d’établir une quelconque exclusion des postes à responsabilité de l’AP. Si Barghouti a longtemps été mis à l’écart par Arafat, ce n’est pas le cas de Dahlan et Rajoub. Impossible, également, de définir ce prétendu groupe en l’opposant aux pratiques clientélistes et autoritaires de la direction historique de l’OLP. Au contraire, des individus comme Dahlan et Rajoub en ont été, et en sont encore, partie prenante. Impossible, enfin, de trouver un quelconque programme politique commun fédérant des individus aux positions très diverses. Impossible, dès lors, de dégager la pertinence de l’opposition jeune garde/vieille garde.


Qui a gagné ?

M. Abbas
S’il n’y a pas de triomphe de la prétendue jeune garde, quels enseignements tirer du 6ème Congrès du Fatah ? Il est encore trop tôt pour formuler l’ensemble des conclusions relatives à la réunion de Béthléem ou pour produire une analyse exhaustive des dynamiques qui s’y sont exprimées. On peut néanmoins dresser quelques bilans et formuler un certain nombre d’hypothèses.

Une question, simpliste mais nécessaire, s’impose : qui a gagné ?

Pour nombre de commentateurs, le « grand vainqueur » du Congrès est Mahmoud Abbas, réélu triomphalement à la tête du CC sans opposition déclarée. On pourra noter ici que certains ne sont pas à une contradiction près, qui soulignent dans le même temps la victoire de la pseudo-« jeune garde » et le succès d’Abu Mazen, 74 ans, membre fondateur du Fatah en 1959, à la tête de son CC, Secrétaire Général de l’OLP, responsable des négociations d’Oslo (c’est lui qui a signé la Déclaration de Principes en 1993), ancien Premier Ministre et actuel Président de l’Autorité Palestinienne. La notion de « vieille garde » est donc elle aussi à géométrie variable…

Affirmer qu’Abu Mazen est le grand vainqueur du Congrès du Fatah n’est cependant pas une contre-vérité. Il a en effet réussi à franchir le principal obstacle auquel il risquait de se heurter avec l’organisation de cette Convention : des critiques trop virulentes de la politique conduite par l’AP depuis sa création il y a quinze ans, qui auraient pu conduire à une remise en cause de sa légitimité personnelle pour diriger le Fatah. Le moins que l’on puisse dire est que, si des voix discordantes se sont exprimées, elles ont été pour l’essentiel contenues. Et ce pour principalement deux raisons : a) les modalités d’organisation du Congrès; b) la fragmentation du Fatah.

a) En choisissant d’organiser le Congrès à Béthléem, Mahmoud Abbas et ses proches ont neutralisé une bonne partie des opposants « de l’extérieur » : nombre de militants et cadres critiques, résidant à l’extérieur de la Cisjordanie, ont tout simplement refusé de se rendre au Congrès, affirmant que la tenue de la Convention d’un Mouvement de libération nationale dans un territoire sous occupation et donc, avec l’autorisation et sous contrôle de la puissance occupante, était un non-sens. Certains, qui avaient décidé de ne pas boycotter, n’ont pas reçu le permis d’entrée des autorités israéliennes.

Trois jours avant le début du Congrès, Azzam al-Ahmad, à la tête du Groupe Fatah au Conseil Législatif Palestinien, annonçait que le nombre de délégués avait été relevé de 1252 à… 2265 ! Soit un quasi-doublement, à la totale discrétion d’Abu Mazen et de certains membres du Comité d’organisation. En augmentant arbitrairement le nombre de délégués, désignés dans des conditions plus qu’opaques, l’équipe d’organisation de la Convention a non seulement « noyé » les opposants de l’intérieur, mais s’est aussi offert les loyautés de certains éléments critiques, leur offrant la possibilité de gonfler artificiellement le nombre de leurs partisans à la Convention et donc de prétendre à une place dans les instances de direction du mouvement.

En décidant de se faire élire en public, par acclamation, à main levée, et avant même les votes pour l’élection du CC et du Conseil Révolutionnaire (procédés qui favorise les réflexes légitimistes et dissuade les opposants de s’exprimer [14]), Abbas, tout en contournant les statuts du Fatah et en évitant de se mesurer aux autres candidats au CC (rien ne semble indiquer, bien au contraire, qu’il est celui qui aurait obtenu le plus de voix…), a parachevé son succès : la presse a relevé son élection « à l’unanimité » alors que tous les observateurs indépendants présents sur place ont refusé d’employer ce terme, tant la manœuvre était grossière. Le procédé est d’ailleurs aujourd’hui contesté à l’intérieur même du Fatah[15], entre autres par le Secrétaire Général sortant, Farouq Qaddoumi, qui affirme que « ce mode d’élection est une forme de coercition indirecte pour influencer la volonté de l’électorat et pour donner au dirigeant le pouvoir absolu de bannir ses opposants » [16].

b) Mais au-delà des manœuvres administratives, c’est l’état de décomposition avancée du Fatah qui explique la victoire d’Abu Mazen. Intérieur/extérieur, Gaza/Cisjordanie, Zones autonomes de Jénine/de Naplouse/de Béthléem/etc… : depuis les Accords d’Oslo le Fatah s’est progressivement transformé en conglomérat de fractions locales, dans lequel les groupes d’affinités ne se sont plus structurés en termes de clivages politiques mais autour des localismes et des réseaux individuels de loyautés. 

Cette décomposition s’explique tant par la poursuite de l’occupation israélienne (fragmentation des Zones autonomes) que par la politique du noyau dirigeant de l’AP [17]: en favorisant l’émergence de potentats locaux, la direction de l’AP s’est assuré le monopole sur les instances « nationales » et a tenté d’asseoir sa légitimité en multipliant les réseaux dépendants de leur proximité avec le pouvoir central. Cette politique a montré ses limites lors des élections législatives de 2006, au cours desquelles les potentats locaux et nationaux ont été balayés par le vote populaire. Lors des primaires (internes) qui ont précédé ces mêmes élections, le Fatah a littéralement implosé en raison des candidatures multiples et des affrontements personnels entre notabilités locales [18].

C’est ce Fatah fragmenté par le népotisme, de moins en moins enclin aux débats internes quant aux questions politiques nationales, qui a tenu récemment son premier Congrès en 20 ans. On ne peut dès lors être que peu surpris de constater que la Convention n’ait pas été polarisée par les débats politiques mais par les querelles de personnes, les questions de procédures, les alliances tactiques et, au final, l’élection d’un CC qui n’est en aucun cas un organe de direction collective porteur d’une orientation politique mais essentiellement une juxtaposition d’individus portés par leurs réseaux personnels.

Et ce ne sont certainement pas les textes d’orientation adoptés lors du Congrès, qui, dans la tradition de l’OLP, prônent simultanément « la lutte jusqu’à l’élimination de l’entité sioniste » et la nécessité d’une solution négociée avec les autorités israéliennes, qui peuvent servir de mandat à la nouvelle direction. Au contraire, les contradictions inhérentes à ces textes leur confèrent une valeur proche de zéro.

Le mode d’élection du CC (vote sur des personnes, non sur des programmes) a largement participé de cette dépolitisation. Si l’on y ajoute le gonflement artificiel du nombre de délégués, qui a renforcé le fonctionnement en réseaux, on comprend d’autant mieux pourquoi aucune opposition politique structurée n’a émergé lors du Congrès.


Fatah : renaissance ou seconde mort ?

Ainsi cohabitent, au sein du CC, des figures historiques de l’OLP (Mohammad Ghneim, Salim Za’noun…), des fonctionnaires de l’AP sans passé militant (Saeb Erekat…), des ex-responsables des Services de Sécurité (Jibril Rajoub, Mohammad Dahlan, Tawfiq al-Tirawi…) ou des cadres du Fatah relativement populaires et identifiés comme critiques de la politique d’Abu Mazen (Marwan Barghouti, Mahmoud al-Aloul…). Mais au-delà de cette juxtaposition de légitimités, qui ne va pas manquer de se traduire en conflits dans les semaines et mois qui viennent, se dégagent un certain nombre de tendances qui permettent de porter une appréciation politique sur les résultats du Congrès de Béthléem.

Le 6ème Congrès du Fatah est-il, comme le prétendent nombre de nouveaux élus et de commentateurs, celui de la rupture et de la renaissance ?

Tout indique que l’on ne peut répondre à cette question que par la négative. Si rupture il y a eu, elle date de plus d’une quinzaine d’années, lorsqu’une fraction de la direction historique de l’OLP, et donc du Fatah, s’est résolue à signer un accord qui, loin de répondre aux revendications nationales des Palestiniens, ne leur offrait qu’un semblant d’autonomie qui s’est avéré, à l’épreuve des faits, n’être que la poursuite de l’occupation par d’autres moyens. Les Accords d’Oslo et la constitution de l’AP ont été une rupture majeure, réduisant la question palestinienne à celle des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza et fixant comme principales tâches au Fatah la construction d’un appareil d’Etat sans Etat et la coopération, parfois à marche forcée, avec Israël, afin d’obtenir davantage dans le cadre du processus négocié, au détriment de la lutte quotidienne contre l’occupation et pour le retour des réfugiés.

Ce sont ces dynamiques qui ont été enregistrées lors du Congrès du Fatah, qui a davantage joué un rôle de révélateur que donné le signal d’un nouveau départ. Les militants du Fatah, acteurs de la lutte de libération, sont très minoritaires au sein de la nouvelle direction. La majorité du CC se compose en réalité de purs produits des « années Oslo » et de l’appareil de l’AP, quand bien même ils auraient un passé militant : Ministres, anciens Ministres, anciens Conseillers d’Arafat, Conseillers d’Abu Mazen, ex-responsables des forces de sécurité, « négociateurs », hauts fonctionnaires… Tout le panel du « personnel politique d’Oslo » est là.

Qui plus est, la forte présence de représentants du secteur économique et du secteur sécuritaire est à l’image de la politique de l’AP depuis sa prise en main par le duo Abbas-Fayyad [19] : priorité accordée au développement économique (passant par la normalisation des relations avec Israël) et développement sans précédent des politiques sécuritaires.

D’autres éléments confirment cette tendance : quasi-disparition, au CC, des représentants des Palestiniens de l’extérieur, sur lesquels l’AP n’exerce aucune juridiction (un seul élu, Sultan Abu al-Aynayn, dirigeant du Fatah au Liban) et des Palestiniens de la Bande de Gaza, que l’AP a « perdue » en juin 2007 ; non-élection (remarquée) d’Hussam Khadr, figure respectée du Fatah, connu pour ses activités militantes et ses critiques de la politique de l’AP ; « recomptage » de dernière minute qui a permis à at-Tayyib Abdul Rahim, adjoint du Président Abbas, de « gagner » 26 voix et d’être finalement élu au CC alors qu’il était au départ donné battu…

C’est en ce sens que l’on peut parler de la « deuxième mort » annoncée du Fatah : passé de mouvement de libération nationale à principal acteur de la construction d’un appareil d’Etat sous occupation, le Fatah n’est désormais même plus une organisation politique pouvant prétendre représenter de manière cohérente le peuple palestinien. Le Congrès de Béthléem a sanctionné cet état de fait, même si l’organisation compte encore en son sein nombre de militants et de cadres honnêtes et sincères : le Fatah est un conglomérat de baronnies locales et de réseaux clientélistes, quasi-mafieux, sous la coupe d’un pouvoir non-élu [20] et à la légitimité déclinante, qui n’hésite pas à fermer les bureaux d’al-Jazeera, à traquer, enfermer, voire assassiner ses opposants, quand il ne les livre pas à Israël au cours d’opérations conjointes.

Depuis la fin du Congrès se succèdent les démissions, les accusations de fraude, les déclarations de non-reconnaissance des résultats du congrès et les affrontements physiques. Les événements en cours ne sont que les plus récents symptômes de l’irréversible agonie. Mais la mort du Fatah tel qu’il s’est constitué il y a 50 ans ne signifie pas la mort du peuple palestinien et de ses aspirations, et ne préjuge en aucun cas des évolutions à venir et n’empêchera pas, comme chacun s’en rendra compte assez tôt, les explosions futures.

Le 15 août 2009.  


  

Notes (Précision novembre 2016 : certains liens sont peut-être périmés)
[1] Cet article a été publié dans mon ouvrage À la recherche de la Palestine : au-delà du mirage d'Oslo (Éditions du Cygne, Paris, 2011).
[2] Voir, entre autres, Khalil Shikaki, Old Guard, Young Guard: the Palestinian Authority and the Peace Process at Cross Roads(novembre 2001), sur http://www.ipcri.org/files/oldyoungshikaki.html, et Palestinians divided (février 2002), surhttp://www.foreignaffairs.com/articles/57622/khalil-shikaki/palestinians-divided
[3] Shikaki, Palestinians divided, op. cit.
[4] On pourra se référer utilement à Jean-François Legrain, « Le fantôme d’Arafat », Critique Internationale n°16, janvier 2002, pp. 40-48, sur http://www.gremmo.mom.fr/legrain/critiqueint200207.htm
[5] Voir mon article Comment les Etats-Unis ont organisé une tentative de putsch contre le Hamas sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-19456849.html
[6] Laetitia Bucaille, « L’économie à l’ombre des services de sécurité », dans A. Gresh, D. Billion et al.Actualités de l’Etat palestinien, Paris, Editions Complexe, 2000, p. 53.
[7] Eli Halahmi, ancien PDG de la compagnie pétrolière Pedasco, cité par Ronen Bergman et David Ratner, « The Man who Swallowed Gaza », dans Ha'aretz, supplément week-end du 4 avril 1997.
[8] A Jénine, le Hamas est sous contrôle. Entretien avec Hisham Rohr, responsable de la Sécurité Préventive à Jénine (mai 2008), sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-19569861.html
[9]  Salingue, Comment les Etats-Unis ont organisé une tentative de putsch contre le Hamas, op. cit.
[10] Ce qui a valu à Dahlan le surnom de « Pinochet palestinien » chez certains commentateurs et analystes… Voir par exemple Joseph Massad, Pinochet in Palestine ? (novembre 2006) sur http://weekly.ahram.org.eg/2006/819/op2.htm et Tony Karon,Palestinian Pinochet Making His Move ? (mai 2007) sur http://tonykaron.com/2007/05/15/palestinian-pinochet-making-his-move/
[11] Laetitia Bucaille, Générations Intifada, Paris, Hachette Littérature, 2002, pp. 65-66.
[12] Voir le texte et les signataires sur http://www.france-palestine.org/article4843.html
[13] Ils avaient alors menacé de déposer une liste concurrente à la liste officielle du Fatah.
[14] Voir entre autres Robert Michels, Les partis politiques, essai sur le tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Collection « Champs », Paris, 1971 (Première édition française : 1914), notamment le chapitre « La stabilité des chefs ».
[15] Voir par exemple Angry Fatah members to deliver rejection memo to Abbas over elections sur http://maannews.net/eng/ViewDetails.aspx?ID=218855
[16] Qaddoumi rejects Fatah elections sur http://www.maannews.net/eng/ViewDetails.aspx?ID=218820
[17] Voir notamment Jean-François Legrain, « Autonomie palestinienne : la politique des néo-notables », dans Revue du Monde Musulmanet de la Méditerranée (REMMM), 81-82, 1996, pp. 153-206, sur http://www.gremmo.mom.fr/legrain/neonotables1.htm
[18] C’est ainsi que dans le district d’Hébron plus de 100 candidats se sont présentés lors des primaires du Fatah (pour 9 places)… Certains des battus se sont néanmoins portés candidats aux élections législatives, divisant encore un peu plus le « socle électoral » du Fatah…
[19] Voir mon article L’échec programmé du plan « Silence contre Nourriture » : où va le gouvernement de Salam Fayyad ? (juin 2008) sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-20129960.html
[20] Le mandat présidentiel d’Abu Mazen a pris fin le 9 janvier dernier, tandis que le Premier Ministre Salam Fayyad n’a obtenu que 2.4% des voix lors des législatives de 2006.