dimanche 24 juin 2018

Mickaël Correia : « La pratique du football, qu’il faut différencier du spectacle, est un champ de lutte »

Peut-on être de gauche et aimer le football ? Peut-on aimer le football sans cautionner les dérives du football-business ? Le football peut-il s’abstraire des rapports de forces politiques et sociaux ? Autant de questions qui se posent de manière récurrente, notamment lors de l’organisation de grands événements sportifs comme la Coupe du monde qui se joue à l’heure actuelle en Russie. Pour tenter d’aborder ces questions de manière originale, nous avons rencontré Mickaël Correia, journaliste à CQFD et auteur d’une remarquable Histoire populaire du football (1), qui prend à contrepied une vision « par en haut » de ce sport ultra-populaire, et propose de stimulantes réflexions quant à la place du football dans nos sociétés. Entretien publié sur le site du NPA.  
Ton livre s’appelle « Une histoire populaire du football ». On voit immédiatement la référence à d’autres « histoires populaires », « des États-Unis » chez Howard Zinn, « de l’humanité » chez Chris Harman ou « de la France » chez Gérard Noiriel (qui paraîtra en septembre prochain). Pourquoi as-tu voulu te situer dans cet espace critique en racontant une histoire populaire du football ? 
Je suis convaincu, avec d’autres bien sûr, que l’histoire est un champ de bataille, on le voit bien aujourd’hui avec les figures réactionnaires et caricaturales que sont Lorànt Deutsch et Stéphane Bern, mais aussi que l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs, ou du moins les dominants. Dans le football c’est pareil : il y a une histoire officielle du football, avec les grands championnats, les grands clubs, les grands joueurs, qui est en réalité l’histoire d’un football professionnel, un football d’élite, une histoire servant un football qui est avant tout un divertissement marchand. Ce que je voulais faire moi, c’est une autre histoire, par en bas, qui démontre que la pratique du football, qu’il faut différencier du spectacle, est un champ de lutte : l’histoire du football comme pratique est une histoire d’accaparement, de dépossession, de réaccaparement et, contrairement au discours dominant, c’est quelque chose de très politique, qui a été un vecteur d’organisation collective, de lutte, d’émancipation, etc. Le football a toujours accompagné les luttes sociales, les grands soubresauts de l’histoire, on l’a encore vu récemment avec les « printemps arabes » de 2011 ou le mouvement de la place Taksim en Turquie en 2013. C’est ce que j’ai voulu raconter, ces pratiques, qui sont aussi des pratiques de lutte, pour que le plus grand nombre les connaisse, se les approprie, et pour que l’on s’en inspire.
Comment analyses-tu le désintérêt, voire le mépris qui peut exister dans une certaine gauche par rapport aux sports populaires, et notamment le football ? 
Il faut à ce sujet mobiliser l’histoire, car souvent on la connaît peu. Ce débat sur la place du football dans la société a été posé, au sein du mouvement ouvrier, dès le début du 20e siècle. Pour parler de la France, à l’époque le football est surtout sous le giron du patronat industriel et de l’Église, et le débat va se poser dans le mouvement ouvrier : le football devient un sport populaire, notamment chez les ouvriers, que faire avec ça ? Il va y avoir des débats acharnés, que l’on retrouve même dans les pages de l’Humanité. Certains affirment que le football est quelque chose qui inculque, par nature, la compétition, qui efface les distinctions de classe, tout le monde se retrouvant sous le même maillot, ce qui en fait un outil de contrôle social : au lieu de se syndiquer, de participer aux luttes, l’ouvrier préfère, sur le rare temps libre qu’il a, jouer au football. D’autres gens, parmi lesquels un journaliste de l’Huma, vont expliquer que les ouvriers aimant de toute évidence le foot, la question est plutôt de savoir comment les retirer des griffes du sport corporatiste de l’usine et de l’Église, et comment donner un autre sens politique au football : ce dernier n’est pas nécessairement un outil de contrôle social ou une façon d’apprendre la division du travail, et peut être une bonne école de la coopération, d’apprentissage de la construction et de l’action collectives, du fait de se sacrifier pour le collectif, etc. 
Avec des résultats concrets ? 
Dès 1908, des clubs « rouges » et une première fédération sportive ouvrière vont naître. C’est au départ quelque chose de modeste, une poignée d’équipes de foot, mais petit à petit on va avoir un véritable mouvement ouvrier sportif, qui va d’ailleurs suivre l’évolution du mouvement ouvrier. Lors du congrès de Tours en 1920, le mouvement ouvrier sportif va scissionner en deux, avec une fédération sportive socialiste et une fédération sportive d’obédience communiste. Ces deux fédérations vont regrouper environ 200 équipes de football, qui vont être un important espace de recrutement militant. Faire venir les ouvriers dans ces clubs est un moyen de les politiser, c’est également une manière de mettre en scène la culture ouvrière : maillots rouges et/ou noirs, clubs de foot dans les noms desquels on retrouve les mots « étoile », « travail », socialiste », etc. Lorsque l’on organise des matchs ou des tournois, on arrache les drapeaux bleu-blanc-rouge et on les remplace par des drapeaux rouges, on chante l’Internationale avant les matchs, des discours politiques précèdent et/ou suivent les matchs, etc. 
Et quand je dis que cette histoire suit l’évolution du mouvement ouvrier, c’est très concret en 1934 avec, dans la dynamique du Front populaire et des appels à l’unité face au fascisme, la création de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), issue de la fusion entre l’Union des sociétés sportives et gymniques du travail (USSGT, socialiste) et la Fédération sportive du travail (FST, communiste). Et certains militants vont aller voir leurs camarades en leur disant que l’unité politique est possible puisqu’elle a pu être réalisée dans le sport, au sein d’une fédération qui compte alors plus de 100 000 adhérents.
Et les critiques disparaissent ?
Non, elles existent toujours, et vont connaître un nouveau développement dans les années qui suivent Mai 68, avec notamment des sociologues freudo-marxistes, dont l’un des plus connus est Jean-Marie Brohm, qui vont développer une critique radicale du sport. Ils expliquent que le sport est un nouvel opium du peuple, et que l’idéologie sportive est une idéologie capitaliste et fascisante. C’est une théorie salutaire, très séduisante, qui va irriguer jusqu’à aujourd’hui tous les mouvements de gauche, notamment à propos du caractère aliénant du sport. Et c’est quelque chose que l’on retrouve à une grande échelle, je pense par exemple à la figure du « beauf » de Cabu, du supporter de foot raciste, etc. Cela se développe d’autant plus que la France n’est pas un grand pays de football comme l’Italie, l’Angleterre ou l’Espagne, et qu’on a par ailleurs très peu de figures publiques, d’intellectuels, qui vont affirmer leur amour du foot. À part Camus, Pasolini, Semprun, pas grand monde. 
Penses-tu pour autant que tout soit à jeter dans cette critique ? La dimension aliénante du sport est indéniable, avec l’esprit de compétition, le chauvinisme, etc.
Cette théorie critique est intéressante mais je trouve qu’elle jette le bébé avec l’eau du bain. C’est une confusion entre d’une part le sport-spectacle, le foot-business et, d’autre part, le foot comme une pratique. Car le football reste avant tout une pratique « pauvre » : tu as juste besoin d’un ballon, les règles sont assez simples, etc. Je trouve en outre que d’un point de vue militant, le rejet en bloc du foot est une aberration stratégique et politique : aujourd’hui, l’élément culturel le plus structurant dans les classes populaires et chez les jeunes des quartiers populaires, c’est le football ! Et c’est fou que la gauche ne s’y intéresse pas… Cela a été un des moteurs pour l’écriture de mon livre : le football est un terrain de rencontre, de dialogue, un moyen d’aller discuter avec notamment des jeunes dans les quartiers populaires, un point d’accroche génial. Je considère qu’un coche a été manqué par la gauche dans et depuis les années 1970, qui est à mettre en relation avec l’évolution sociologique de la gauche et même de l’extrême gauche, moins ancrées dans les milieux populaires, davantage issues des classes moyennes.
Mais penses-tu vraiment qu’à l’heure du football-business, des milliards investis dans le football, les processus que tu as décrits concernant la première moitié du 20e siècle pourraient être reproduits ? Même dans les petits clubs amateurs, le football-spectacle a des répercussions sur les aspirations des jeunes qui viennent y jouer, avec cette idée que si tu veux vraiment t’accomplir, il faut aller dans un « grand » club. Comment imaginer des clubs qui proposent un « autre football » dans de telles conditions ? 
En réalité l’autre football existe déjà, et a toujours existé. Il y a pour commencer tout le football en dehors de l’institution, en dehors de la fédération, que l’on connaît peu mais qui est un phénomène massif. On a un regard très européen sur la question, mais si tu regardes le foot dans le monde, c’est quelque chose qui est très largement en dehors de l’institution : au Brésil par exemple, l’endroit où le foot est roi, le foot est avant tout un sport de rue ; il y a plus de 200 millions de Brésiliens, et à peine 2 millions de licenciés dans les clubs, ce qui indique que le football au Brésil, c’est d’abord et avant tout celui qui se pratique de façon sauvage, dans les rues, c’est l’âme même du football brésilien. Le plus grand championnat amateur au monde se déroule là-bas, c’est une compétition ultra-populaire, et même des types comme Neymar viennent d’un foot amateur très particulier qui vient de Sao Paulo. Tu as aussi l’exemple du Sénégal, sur lequel je travaille, avec les « navétanes », un championnat inter-quartiers qui est organisé à l’échelle nationale pendant la saison des pluies, avec plus de 3 500 clubs qui ont 500 000 joueurs affiliés, soit 10 fois plus que la Fédération sénégalaise de football, laquelle essaie, avec son plus gros partenaire Orange, de mettre la main sur ce championnat sans y parvenir car ceux qui l’organisent refusent les logiques commerciales. 
En France aussi, à une moindre échelle, tu as des phénomènes de ce genre : le nombre de licenciés à la Fédération stagne, car il y a un football qui se joue dans la rue, un vrai football populaire. Il faut comprendre que dans des familles pauvres, où il y a pas mal d’enfants, payer des licences à tout le monde ce n’est pas évident, mais c’est aussi que pour certains jeunes, avoir des horaires stricts d’entraînement ça emmerde, etc. Aujourd’hui, le nombre de gamins qui jouent au foot toute la journée, surtout le week-end, en étant complètement hors institution, c’est énorme, tu n’as qu’à regarder la banlieue parisienne… Et dans l’équipe de France aujourd’hui, tu as des joueurs comme Pogba, Dembele, qui ont appris le foot dans la rue, au pied des immeubles.    
Après évidemment, tu vas avoir des modèles issus du star-system qui vont servir de référence, mais après tout le football, c’est une culture de masse, comme le cinéma, la musique, etc., et on sait que même dans les trucs les plus underground du cinéma ou de la musique, on va toujours puiser dans des grands référentiels : le football populaire, alternatif, et le football marchand, ne sont pas deux sphères étanches. Et on voit bien que le football institutionnel va à son tour puiser dans l’imaginaire de la rue, comme les grandes marques d’équipement de sport.
Une dernière question, concernant les supporters et les clubs de supporters. Lorsque l’on regarde les stades, on est obligé de constater que certains clubs de supporters sont de véritables viviers pour l’extrême droite, ce qui est un argument utilisé par les personnes les plus critiques du football. Ce phénomène explique aussi une certaine appréhension, voire un rejet, de la part de gens de gauche, pour lesquels cette implantation de l’extrême droite dans les tribunes serait la démonstration qu’il n’y a pas, bien au contraire, d’essence progressiste du football. S’agit-il d’un phénomène intrinsèquement lié au foot, est-il davantage lié aux conditions politiques, économiques et sociales, ou est-ce que c’est un peu des deux ?  
Un peu des deux en réalité. Dans la culture ultra, mais aussi le mouvement hools, duquel sont issus les hooligans, il y a un attachement au club, et donc à un certain territoire, mais aussi à une certaine identité, la ville, le club, etc. Et c’est certain que ces deux thématiques, territoire et identité, peuvent être facilement tirées à son profit par l’extrême droite, qui peut aisément les manipuler. Et c’est malheureusement ce qui s’est passé. Le mouvement hooligan anglais a été infiltré par les groupes d’extrême droite anglais, néonazis, dès la fin des années 1970, à la faveur de la crise économique et de la politique ultralibérale et répressive de Thatcher. Cela s’est aussi passé en Italie dans le mouvement ultra, avec une infiltration des tribunes par les mouvements fascistes à la fin des années 1990, qui ont fait basculer des tribunes plutôt de gauche, comme à l’AS Roma. 
Pour moi c’est un phénomène très intéressant car les questions d’identité et de territoire sont en quelque sorte des angles morts à gauche, des synonymes de repli, ce que l’on peut comprendre dans une période de délire identitaire et de racisme anti-migrants. Mais l’identité peut aussi être quelque chose de collectif, de très inclusif. Et c’est pareil pour le territoire, qui peut être le support d’un imaginaire politique très intéressant. L’exemple que je donne souvent, un peu pour provoquer, c’est la Zad de Notre-Dame-des-Landes, où il y a vraiment un territoire qui a été défendu, avec un imaginaire politique assez fou, qui a été porteur d’un véritable mouvement social largement soutenu. Alors qu’il s’agissait bien d’une lutte ancrée dans un territoire, mais un territoire ouvert à l’autre, avec l’affirmation d’une identité particulière, mais une identité collective, ancrée dans une histoire sociale, l’histoire des luttes paysannes, etc. Moi je suis supporter du Red Star de Saint-Ouen, et on est attachés à notre tribune, à notre stade, et ce n’est pas anodin, car il est lui-même attaché à une histoire particulière, une histoire sociale, la Résistance, etc. On défend une tribune exempte de répression policière, exempte de comportements racistes, sexistes ou homophobes. On a nous aussi une identité et un territoire à part entière : ce n’est pas un terrain spécialement propice à l’extrême droite, les mouvements de gauche doivent aussi s’approprier cette culture et ces lieux, qui peuvent en outre être des lieux de support mutuel où se développe un imaginaire politique beaucoup plus plaisant que celui de l’extrême droite. 
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(1) Éditions la Découverte, mars 2018, 416 pages, 21 euros.

vendredi 15 juin 2018

B. Ravenel et P. Bouveret : « Trump et Netanyahou évoquent des problèmes qui ne font pas partie de l’accord sur le nucléaire iranien »

Bernard Ravenel (historien, ancien président de l’Association France-Palestine solidarité) et Patrice Bouveret (de l’Observatoire des armements) ont répondu ensemble à nos questions. Entretien publié sur le site du NPA. 
En quoi consiste l’accord dit « sur le nucléaire iranien », et que valent les arguments d’Israël et de Trump selon lesquels l’Iran ne l’aurait pas respecté ?
L’accord dit sur le nucléaire iranien est centré uniquement sur la suspension complète des activités d’enrichissement de l’uranium. Il va d’ailleurs au-delà des obligations du Traité de non-prolifération (TNP) dont l’Iran est resté membre. Cet accord a été permis par une énorme concession de l’Iran pour qui il s’agit d’une confiscation par l’Occident de tout le processus technique d’enrichissement et d’une politique de « deux poids deux mesures » selon laquelle ce qui est légal et consenti aux autres (selon les règles mêmes du TNP) serait refusé à l’Iran. La référence évidente est Israël, superpuissance nucléaire et non signataire du TNP – sans que personne ne s’en émeuve… ni n’exerce de pressions à son encontre.
Or l’accord signé par l’Iran avec les 5 + 1 – c’est-à-dire les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l’Allemagne – est respecté par l’Iran selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), basée à Vienne, qui assure le contrôle sur place de l’application de l’accord ; ce qui balaie d’emblée les « arguments » de Trump et de Netanyahou.
En réalité Trump et Netanyahou évoquent des problèmes qui ne font pas partie de l’accord, notamment celui de la portée des missiles et de l’implication de l’Iran dans les conflits de la région. Ils prétendent que l’Iran ne devrait pas avoir le droit d’avoir ces types de missiles... alors qu’on n’a jamais contesté à aucun pays le droit de construire ou de disposer de missiles...
En réalité, derrière cette diversion, se cache les vrais enjeux pour les États-Unis : enrayer le développement économique de l’Iran, bloquer l’implantation de l’Europe sur le marché iranien et assurer le contrôle du marché énergétique du Moyen-Orient, en particulier par l’alliance avec l’Arabie saoudite.
On parle beaucoup de la « menace iranienne », mais qu’en est-il plus globalement de la prolifération nucléaire dans la région ? 
Parler aujourd’hui de « menace iranienne » sans évoquer la situation géostratégique au Moyen-Orient sur le plan nucléaire est une véritable mystification, où le potentiel et le virtuel iranien se substituent au réel israélien.
En réalité la prolifération nucléaire se poursuit en Israël, qui modernise son arsenal en développant sa capacité de deuxième frappe à partir de sous-marins dotés de missiles de croisière équipés d’armes nucléaires miniaturisées. Ce développement quantitatif et qualitatif de ces armements par les pays déjà nucléaires constitue ce qu’on appelle une prolifération verticale.
Parallèlement, l’Arabie saoudite, considérant que l’Iran se dote de l’arme nucléaire, a décidé de se doter de savoirs et de compétences nucléaires à partir du nucléaire civil... Des négociations sont en effet en cours actuellement, avec les États-Unis, au sujet d’un transfert de technologie dans le cadre de la construction de centrales. Des sociétés russes, françaises, chinoises et sud-coréennes sont également sur les rangs pour les contrats nucléaires saoudiens, en disposant d’un réacteur d’origine probablement américaine. L’Arabie entretient des contacts étroits avec le Pakistan nucléaire, qui est disposé moyennant finances à aider l’Arabie saoudite à se doter d’armes nucléaires.
Il faut préciser à cet égard que l’Iran ne voulait pas forcément devenir une puissance nucléaire, même s’il voulait s’en donner les possibilités et devenir un pays du seuil... Il est en effet resté dans le TNP dont il aurait dû sortir s’il avait voulu, comme la Corée du Nord qui est sortie du TNP en 2003, faire les essais nucléaires indispensables.
Quelle actualité pour la proposition de faire du Moyen-Orient une zone dénucléarisée, une « Nuclear free zone » ? 
Le projet de création d’une zone dénucléarisée au Moyen-Orient a été inscrit pour la première fois à l’ordre du jour de l’AG des Nations unies en 1974, à la demande de… l’Iran, à laquelle s’est jointe par la suite l’Égypte. Depuis, régulièrement, des résolutions sont déposées lors de l’AG de l’ONU sur cette question. Cette proposition a été votée, à la demande pressante de l’Égypte en 1995 à la conférence de révision du TNP, et revotée en 2000. L’AEIA en a rappelé la nécessité tout en rencontrant l’hostilité des États-Unis et d’Israël. Pour leur part, les Européens l’ont promis aux Iraniens mais n’ont rien fait pour tenir leurs engagements. Devant le refus de fait des puissances nucléaires qui ont décidé, de façon délibérée, en violation des engagements pris en signant le TNP, de ne jamais renoncer à ces armes et même de les perfectionner, les États non dotés d’armes nucléaires ont décidé, sous la poussée des ONG, d’entamer un processus de négociation d’un traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN). Celui-ci a été adopté le 7 juillet 2017 au sein de l’ONU par 122 États. Ils ont ainsi repris la main et ont déstabilisé toute la politique de dissuasion des puissances nucléaires sur les autres pays qui tomberait à l’eau dans la mesure où les armes nucléaires, et la menace de les utiliser, vont devenir illégales au regard du droit international.
Tous les pays du Moyen-Orient – sauf Israël – ont participé à ce processus mais, à ce jour, seule la Palestine a ratifié le traité... Aucun État du Moyen-Orient, sauf la Libye, n’a encore signé, première étape avant la ratification. À la mi-juin, 59 États ont signé le TIAN et 10 l’ont ratifié, alors qu’il en faudrait 50 pour que le traité entre en vigueur. Cela devrait être réalisé au cours de l’année 2019. En fait, tout dépend de la capacité des sociétés civiles à s’emparer du sujet pour aller vers le free-zone qui doit alors s’imposer à Israël.
En réalité, cette proposition se heurtera à beaucoup de résistances. D’abord parce que les armes nucléaires sont désormais considérées comme la garantie suprême de la supériorité militaire, ensuite parce que dans la région du Moyen-Orient se joue la partie stratégique décisive. Mais c’est précisément pour cette raison qu’il faut appuyer la demande d’interdiction des armes nucléaires, à commencer par le Moyen-Orient et pas seulement pour l’Iran…

Au Moyen-Orient, des rivalités régionales croissantes

Article publié sur le site du NPA.
Les soulèvements de l’année 2011 et le processus de déstabilisation régionale qu’ils ont enclenché, combinés à la perte d’hégémonie étatsunienne consécutive à la déroute politique et militaire en Irak, ont contribué à accroître les rivalités entre puissances régionales, Iran et Arabie saoudite en tête. C’est en effet à une véritable guerre froide que l’on assiste depuis quelques années entre les deux pays, qui pourrait connaître de nouveaux développements avec le regain de tension autour du nucléaire iranien.
« Si l’Iran se dote d’une capacité nucléaire, nous ferons tout notre possible pour faire de même ». La déclaration du ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, est explicite, et elle n’a pas été faire n’importe quand. C’est en effet le 9 mai, soit le lendemain de l’annonce par Donald Trump du retrait des États-Unis de l’accord international sur le nucléaire iranien, qu’al-Jubeir a jugé bon de tenir ces propos sur CNN. Une nouvelle étape dans l’escalade verbale et militaire entre Iran et Arabie saoudite. 
Guerre froide
Les rivalités entre les deux pays sont anciennes. Après la révolution de 1979, l’Arabie saoudite s’était sentie menacée par le discours du régime iranien, alliant conservatisme religieux et hostilité farouche aux États-Unis, principal allié et soutien de Ryad, et avait appuyé le régime de Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Après un apaisement relatif au cours de la seconde moitié des années 1990, les tensions vont reprendre après la chute de Saddam Hussein en 2003 et l’avènement d’un gouvernement irakien dirigé par des Chiites proches de l’Iran, étendant la sphère d’influence de Téhéran. Les soulèvements arabes de 2011 seront une opportunité pour les deux rivaux de modifier les rapports de forces régionaux, par des interventions dans les conflits qui se développent avec l’épuisement du processus révolutionnaire. 
En Syrie, au Yémen, en Irak, au Liban… les affrontements diplomatiques, politiques et/ou militaires  entre Arabie saoudite et Iran se sont ainsi multipliés, même si leurs troupes ne s’affrontent pas directement et s’il n’y a pas officiellement de guerre en les deux pays. C’est ce qui autorise à parler de « guerre froide » entre les deux puissances régionales, sans évidemment relativiser le caractère éminemment « chaud » des guerres en Syrie ou au Yémen, qui ont fait des centaines de milliers de victimes, avec des millions de déplacéEs et des situations humanitaires absolument catastrophiques. Une guerre froide entretenue par deux acteurs aux motivations diverses : du côté de l’Iran, la volonté expansionniste est manifeste, en Irak, au Liban ou en Syrie, tandis que du côté saoudien, c’est l’ultra-conservatisme et la volonté que « rien ne change » qui domine. 
Le contentieux libanais
En novembre dernier, la démission-surprise du Premier ministre libanais Saad Hariri, à la tête, depuis octobre 2016, d’un gouvernement de coalition regroupant la quasi-totalité de l’échiquier politique libanais, y compris le Hezbollah, a été interprétée à juste titre comme une volonté de représailles de l’Arabie saoudite vis-à-vis de l’Iran. Des représailles précipitées par les succès d’alors, en Syrie, d’Assad, des milices iraniennes et du Hezbollah contre les alliés des Saoudiens. Saad Hariri avait alors lu une déclaration à la télévision, depuis l’Arabie saoudite, dans laquelle il déclarait : « L’Iran a une mainmise sur le destin des pays de la région […]. Le Hezbollah est le bras de l’Iran non seulement au Liban mais également dans les autres pays arabes. Ces dernières décennies, le Hezbollah a imposé une situation de fait accompli par la force de ses armes. » De son côté, le ministre saoudien pour les Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhane, n’y allait pas par quatre chemins : « Les Libanais doivent choisir entre la paix et l’affiliation au Hezbollah. » Le président iranien Hassen Rohani mettait quant à lui en garde quiconque voudrait « prendre une décision décisive en Irak, en Syrie, au Liban et dans l’ensemble du golfe Persique sans tenir compte des positions iraniennes ». Une crise heureusement sans conséquence immédiate, avec le retour d’Hariri et la tenue d’élections en mai dernier, mais qui donnait alors à voir le niveau de tension entre les blocs régionaux et les risques de contagion militaire, y compris au sein de pays qui semblent jusqu’ici épargnés. 
Trump et Netanyahou poussent au crime
L’élection de Donald Trump et son hostilité affichée à l’égard de l’Iran a en réalité galvanisé les dirigeants saoudiens, qui se sentent autorisés à provoquer et à menacer la république islamique, convaincus qu’ils sont que le géant US les accompagnera. Les positions de Trump sur le nucléaire iranien et sur l’accord international, que les Saoudiens n’avaient pas manqué de critiquer, mais pas trop ouvertement pour ne pas froisser, à l’époque, Barack Obama. Ryad avait d’ailleurs félicité, en octobre 2017, Donald Trump, suite à un discours de ce dernier où il répétait qu’il allait en finir avec l’accord sur la nucléaire iranien, en publiant un communiqué affirmant que « l’Arabie saoudite soutient et salue la ferme stratégie proclamée par le président Trump à l’égard de l’Iran et de sa politique agressive ». Une déclaration quasi conforme à celle de Benyamin Netanyahou, Premier ministre de l’État d’Israël, troisième acteur essentiel de cette exacerbation des conflits au niveau régional. 
Si les discours belliqueux de l’Iran et de l’Arabie saoudite ne doivent pas nécessairement être pris au pied de la lettre et laisser penser que nous serions à la veille d’une conflagration régionale, force est toutefois de constater qu’une situation de guerre froide durable s’est installée. Les deux puissances interviennent militairement hors de leurs frontières pour préserver ou étendre leurs zones d’influence, s’affrontent par groupes satellites interposés, et chaque pays de la région, voire chaque force politique, est sommé de choisir son camp. Conjuguée à l’instabilité régionale, que les tensions croissantes autour de l’accord sur le nucléaire iranien pourraient encore aggraver, cette guerre froide est une catastrophe pour les peuples du Moyen-Orient, otages d’un affrontement entre deux régimes réactionnaires soufflant sur les braises des affrontements confessionnels et prêts à les sacrifier pour assouvir leur soif de domination.

mardi 22 mai 2018

Ivan du Roy : « Bolloré a une véritable stratégie d’intimidation et de rétorsion vis-à-vis des médias »

Entretien. Le 7 mai dernier, la Cour de cassation rejetait le pourvoi du groupe Bolloré, auteur d’une plainte en diffamation contre le site d’information Basta (www.bastamag.net). Retour sur cette « affaire » et sur sa portée, avec Ivan du Roy, de Basta. Entretien publié sur le site du NPA
Peux-tu rappeler en quoi consistait l’affaire sur laquelle la Cour de cassation vient de se prononcer ?
En octobre 2012, on a publié un article sur la question de l’accaparement des terres, un sujet que l’on essaie de suivre régulièrement sur Basta. Dans cet article, on s’intéressait plus particulièrement aux entreprises françaises, et notamment le groupe Bolloré, via la holding luxembourgeoise Socfin, qui possède un nombre important de plantations en Afrique de l’Ouest et en Asie. La Socfin et le groupe Bolloré étaient sévèrement critiqués dans un certain nombre de rapports d’ONG et d’institutions internationales : rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) sur le Cambodge, rapport de l’ONU sur le Liberia, alertes d’ONG sur le Cameroun et la Sierra Leone, etc. Ce sont les paragraphes traitant de ces questions qui ont fait l’objet d’une plainte en diffamation du groupe Bolloré. Le jugement en première instance a été prononcé en avril 2016, près de quatre ans après la publication de l’article, et Bolloré a été débouté. Le tribunal a affirmé que l’article répondait aux critères de rigueur, de bonne foi, qu’il s’agissait d’une enquête d’intérêt général, suffisamment étayée pour être publiée. Bolloré a fait appel et, en février 2017, le jugement de première instance a été confirmé. Le groupe s’est alors pourvu en cassation, et la Cour de cassation a rejeté, le 7 mai dernier, ce pourvoi.  
Vous n’étiez pas les seuls à être poursuivis dans cette affaire… 
Basta était l’accusé principal, mais il y avait effectivement d’autres sites et blogueurs poursuivis pour avoir évoqué l’article dans une revue de presse, publié un lien vers l’article et/ou repris des passages de l’article sur leur blog. Le site Rue 89 et son directeur de publication étaient poursuivis, ainsi que trois autres personnes, une journaliste et deux particuliers. Le jugement les concerne aussi, ce qui signifie que la Cour de cassation estime que si un article est de bonne foi, les gens qui le relaient bénéficient de cette bonne foi et ne peuvent donc être considérés comme complices d’une quelconque diffamation.
Concrètement, on a donc vu une multinationale poursuivre un site d’information indépendant et… des blogueurs. 
Une des originalités de ce procès, car être un média poursuivi par Bolloré n’est pas forcément très original, était effectivement qu’il poursuivait très « large ». Outre Basta et Rue 89, se sont ainsi retrouvés sur le banc des accusés une journaliste qui avait partagé l’article sur l’agrégateur de contenu Scoop it, un retraité de l’éducation nationale et un ébéniste. Cela signifie que l’issue de cette poursuite avait une portée particulière : si le simple fait d’avait posté un lien vers un article avait entraîné une condamnation, cela aurait posé plein de questions sur la liberté d’expression et la liberté d’informer dans la mesure où la circulation des liens est essentielle sur internet. 
Tu dis qu’être un média poursuivi par Bolloré n’est pas très original. Vous n’êtes en effet pas les premiers, ni les derniers contre lesquels il a porté plainte. Dirais-tu qu’il s’agit d’une stratégie globale du groupe Bolloré ? 
Tout à fait. On a publié en janvier dernier un appel commun avec différents médias, journalistes et ONG qui ont été ou sont poursuivis par Bolloré. En l’espace d’une petite dizaine d’années il y a eu une vingtaine de poursuites : côté médias, France Inter, Libération, plus récemment Mediapart, l’Obs et le Point, une plainte en cours contre France Télévisions, une seconde plainte contre nous, etc. ; côté ONG, Sherpa et RéAct, également attaquées pour diffamation. Bolloré a une véritable stratégie d’intimidation et de rétorsion vis-à-vis des médias, dès que l’on essaie de s’intéresser à ses activités, et plus spécifiquement à son business africain, que ce soit celui des ports et autres infrastructures logistiques en Afrique de l’Ouest, ou celui des plantations qu’il possède grâce à la Socfin.
Intimidation, pression… et également coût financier ?
Oui, tout ça en même temps. Il s’agit de faire comprendre aux rédactions et aux journalistes qui seraient motivés pour enquêter sur ces questions qu’ils risquent presque systématiquement une poursuite, ce qui peut calmer certaines velléités. En plus, au niveau des grosses rédactions, on connaît le poids de Bolloré dans la publicité, puisqu’il possède, via Vivendi, le groupe Havas, et il a donc la main sur une bonne part des ressources publicitaires des médias qui se financent grâce à la pub. Pour les plus petits médias, indépendants, alternatifs, avec des budgets limités, qui continueraient malgré tout à travailler sur les affaires de Bolloré en Afrique, c’est une pression importante aussi : une procédure judiciaire, ça prend du temps, ça coûte de l’argent. L’affaire dont on parle nous a coûté un peu plus de 13 000 euros, frais d’avocats, frais d’huissiers, etc., sachant qu’il n’y aura que les frais de la cassation, soit environ 2 000 euros, qui nous seront remboursés par Bolloré. Pour un média comme Basta, qui a un budget annuel de 350 000 euros, 11 000 euros, ce n’est pas rien. De plus, comme le rythme de la justice est lent, ça prend beaucoup de temps, il faut préparer les procès, se replonger dans ce que l’on a écrit plusieurs années auparavant, et cela mobilise une partie de l’équipe au détriment de notre travail de rédaction et d’enquête. 
Tu parlais d’une seconde plainte de Bolloré contre Basta ?
Oui. Il s’agit d’un article qu’on a publié en 2013, qui était en quelque sorte une suite de l’enquête sur l’accaparement des terres. Un petit article qui rendait compte d’une rencontre entre, d’une part, une délégation d’ONG et de paysans africains concernés par les plantations Socfin et, d’autre part, le groupe Bolloré, au siège de ce dernier à la Défense. On relatait cette rencontre, en donnant la parole à certains membres de la délégation. Là encore, Bolloré a décidé d’attaquer en diffamation. Donc on va voir si, suite au jugement de la Cour de cassation concernant le premier article, Bolloré retire sa plainte ou maintient la pression en nous obligeant à refaire le parcours judiciaire. 
Quoi qu’il en soit, vous n’avez pas l’intention de lever le pied. 
Non. Cela ne nous dissuade pas, au contraire, et on continue nos enquêtes, sur le groupe Bolloré et sur les autres multinationales et entreprises du Cac 40 à propos desquelles on publie des informations régulièrement. Mais cela oblige, et c’est tant mieux, à être particulièrement rigoureux dans les enquêtes, dans la manière de recueillir les informations, d’étayer nos affirmations, etc., sans jamais renoncer à notre indépendance.
Une indépendance qui passe aussi par une indépendance financière…
Oui. Nous essayons de développer au maximum le financement par les dons, seul levier de développement pour un site comme le nôtre. Plus il y a de lecteurs-donateurs, plus on peut travailler, enquêter, fouiller les dossiers et publier des articles de qualité.   

mardi 15 mai 2018

Gaza : pas de « responsabilités partagées », mais un État agresseur et un peuple agressé

Article publié sur le site du NPA.
À n’en pas douter, le 14 mai 2018 viendra s’allonger à la longue liste des dates scandant l’histoire tragique du peuple palestinien. Ce jour-là, alors que la nouvelle ambassade US était inaugurée à Jérusalem, les snipers israéliens ont, une fois de plus, ouvert le feu sur une foule de manifestantEs désarmés à Gaza, tuant 59 personnes et en blessant près de 2500.   
Souvent, les images sont plus fortes que les mots. À ce titre, nul doute que le contraste entre, d’une part, les cérémonies organisées à Jérusalem à l’occasion du transfert de l’ambassade US et, d’autre part, les scènes de désolation dans la bande de Gaza, illustre parfaitement non seulement la violence cynique de la domination coloniale mais aussi le sentiment d’impunité qui habite les dirigeants israéliens. D’un côté, petits fours, sourires, applaudissements et musique ; de l’autre, chaos, détresse, larmes, mort. 
70 ans après la Nakba
La coïncidence des deux événements n’est pas fortuite, mais il serait inexact d’affirmer, comme on l’a trop entendu ces derniers jours, que les PalestinienEs se mobilisaient, le 14 mai, seulement contre l’inauguration de l’ambassade US. Ce serait en effet oublier, entre autres, que les snipers israéliens n’en étaient pas à leur coup d’essai à Gaza : depuis le 30 mars et le début de la « grande marche du Retour », ce sont en effet, à l’heure où ces lignes sont écrites plus de 100 manifestantEs qui ont été froidement abattus par l’armée d’occupation. Des manifestantEs qui ne protestent pas seulement contre la récente décision de Trump, mais contre l’enfermement, l’apartheid, et pour leurs droits nationaux, y compris le droit au retour pour touTEs les réfugiéEs. 
Le 14 mai, en outre, est une date anniversaire pour le peuple palestinien, qui commémore chaque année, à cette occasion, la Nakba, la grande expulsion de 1947-1949, au cours de laquelle plus de 800 000 PalestinienEs furent chassés de leurs terres et de ce qui allait devenir l’État d’Israël. Le début de l’exil pour des centaines de milliers, devenus au cours des décennies des millions, de réfugiéEs, qui composent aujourd’hui encore la majorité du peuple palestinien. À Gaza, ce sont ainsi pas moins de 70% des habitantEs qui sont des réfugiéEs, dont la moitié (600 000 personnes) vivent dans des camps de l’ONU. 
Pas de responsabilités partagées
Autant d’éléments qui rendent d’autant plus abjects les commentaires imbéciles des pseudo-spécialistes du genre d’Ulysse Gosset, « éditorialiste international sur BFM-TV », qui a cru bon d’affirmer le 14 mai au soir que « la fête a été gâchée par les morts palestiniens ». Des imbécilités qui entre en résonance avec la propagande de l’État d’Israël et de ses soutiens, qui font mine de ne pas comprendre que la situation insupportable dans la bande de Gaza, due principalement au blocus qui empêche l’arrivée de tout ce qui est nécessaire à une vie un peu normale, suffit à expliquer la colère et la révolte, et que si des dizaines de PalestinienEs, souvent très jeunes, sont assassinés, c’est à cause de la sanglante répression, pas d’une quelconque « manipulation » du Hamas. 
Et lorsque les autorités françaises prétendent « condamner les violences des forces armées israéliennes contre les manifestants » tout en appelant « tous les responsables à la retenue et à la désescalade » et en évoquant « la nécessité que les manifestations des prochains jours demeurent pacifiques », c’est bel et bien la rhétorique des responsabilités partagées qui domine, comme s’il pouvait y avoir une quelconque équivalence entre des manifestantEs revendiquant l’application du droit international et une armée d’occupation commettant des crimes de guerre. 
Il n’y a pas de responsabilités partagées : tant qu’Israël ne respectera pas les droits nationaux et démocratiques des PalestinienEs et, plus globalement, le droit international, il doit être sanctionné et rendu comptable de ses crimes. C’est tout le sens de la campagne BDS (boycott-désinvestissement-sanctions), dont le développement et le renforcement, en l’absence de toute autre forme de sanction et de pression, sont une urgence absolue. 

mercredi 9 mai 2018

Nous ne condamnons pas les « violences » du 1er Mai

Article publié sur le site du NPA.
200 000 manifestantEs le 1er Mai contre la politique de Macron. Mais une seule information dans les grands médias : les « violences » commises lors de la manifestation parisienne. Et une seule question : condamnez-vous ces « violences » ? 
Notre réponse est claire : non. D’une part, parce que ceux qui la posent n’ont aucune légitimité pour le faire. Les petits procureurs en charge du procès des violences urbaines sont en effet aux abonnés absents lorsqu’il s’agit de discuter et a fortiori de condamner la violence du système, la « violence des riches ». D’autre part, parce que même si nous ne partageons pas la stratégie de ceux qui font le choix de s’en prendre à un McDo ou à un concessionnaire automobile lors d’une manifestation populaire, nous ne nous trompons pas d’adversaire.
Indécence
Il fallait les voir, toutes ces belles âmes qui s’empressaient de s’offusquer des « terribles violences » commises dans les rues de Paris le 1er Mai, elles qui n’ont jamais un mot pour parler des salariéEs qui souffrent, parfois meurent au boulot ou sont poussés au suicide à cause de leurs conditions de travail, des migrantEs qui se noient en Méditerranée en raison des politiques anti-migratoires de la France, de celles et ceux qui meurent de faim et/ou de froid dans les rues, des étudiantEs, manifestantEs, grévistes, zadistes violemment agressés par les « forces de l’ordre », ou encore des jeunes violentés ou tués par la police dans les quartiers populaires. 
Il fallait les voir faire le procès des « terribles violences » commises dans les rues de Paris le 1er Mai, et exiger de tout un chacun, notamment de notre camarade Philippe Poutou qui ne voulait pas rentrer dans le rang, qu’il s’en démarque, qu’il s’en désolidarise, qu’il les condamne, sans même se rendre compte de la vanité de telles exigences, et de leur portée tragicomique. Le système capitaliste exploite, affame, spolie, blesse, tue des centaines de millions de gens, et l’urgence de l’heure serait de présenter ses condoléances aux familles des vitrines ? Non merci. 
Ne pas se tromper d’ennemi
Et l’on ne peut que regretter qu’ils soient particulièrement nombreux, à gauche, à avoir cédé à ces injonctions. Du PCF à LO, de la FI à la CGT, chacun, avec ses nuances, y est allé de sa petite formule, évoquant « l’alliance objective entre les casseurs et Macron », dénonçant la « confiscation de la manifestation du 1er Mai » ou stigmatisant les « méthodes de l’extrême droite ». Cinquante ans après Mai 1968, les positions du PCF qui s’insurgeait à l’époque contre « les agissements, les provocations et les violences des groupes ultra-gauchistes, anarchistes, maoïstes, ou trotskystes, qui font le jeu de réaction » semblent toujours d’actualité.
Nous sommes convaincuEs que seul un mouvement de masse, impliquant des millions de personnes, pourra faire reculer Macron. En ce sens, les actions violentes minoritaires ne sont pas, pour nous, à l’heure actuelle, au menu. Il s’agit plutôt de convaincre, largement, de la légitimité de nos luttes, de les organiser, et de favoriser la participation du plus grand nombre. Mais contrairement à ceux qui se sont empressés de condamner les « violences » du 1er Mai, nous n’avons pas de problème à affirmer que celles et ceux qui ont « cassé » ne sont pas nos ennemiEs. 
Notre force, c’est notre nombre
Il faut lire et entendre celles et ceux qui sont désormais une force sociale et, ne leur en déplaise, politique, qui compte. Les vitrines brisées et les véhicules incendiés ne sont pas la conséquence d’une volonté de pure destruction, mais d’une vision du monde qui pousse à engager physiquement, militairement, l’affrontement avec l’État et le capitalisme. Quitte à abandonner aux « réformistes » et autres « mous », et c’est ici que les désaccords commencent, les millions qui n’y sont pas prêts et qui, telle est la différence avec Mai 1968, ne considèrent pas qu’une telle confrontation est aujourd’hui légitime. 
Dans les milieux autonomes eux-mêmes, la discussion est ouverte. En témoignent les points de vue publiés sur le site paris-luttes.info, qui critiquent la dérive avant-gardiste et minorisante de certainEs animateurEs du cortège de tête. Chacun a en effet conscience que les milliers, souvent jeunes, qui ne se reconnaissent plus dans les défilés syndicaux traditionnels, sont partie intégrante des luttes en cours, et que les exclusives ne sont guère à l’ordre du jour. Notre force, c’est notre nombre, et nous devons refuser que l’État et ses appareils idéologiques tracent la frontière entre les bons et les mauvais manifestantEs. Sans sectarisme, sans opportunisme, mais avec la conviction maintenue que si nous luttons, c’est pour gagner. Pas pour se faire peur ou pour se faire plaisir, mais pas davantage pour se contenter de stratégies et de formes d’actions qui ont fait la preuve de leur seule capacité à mener à des échecs répétés. 

jeudi 3 mai 2018

Mina Kherfi (USTKE) : « Pour nous, il est évident qu’un scrutin d’autodétermination concerne d’abord le peuple colonisé, donc le peuple kanak »

Entretien. À l’occasion de la commémoration des 30 ans du massacre d’Ouvéa, et de la visite d’Emmanuel Macron, du 3 au 6 mai, en Kanaky/Nouvelle-Calédonie, nous avons interviewé Mina Kherfi, représentante de l’USTKE (Union syndicale des travailleurs kanak et des exploités) en France. Entretien publié sur le site du NPA.
Le 5 mai prochain, on commémorera les 30 ans du massacre d’Ouvéa. Peux-tu nous rappeler ce qui s’est passé à l’époque et quels sont aujourd’hui les enjeux de mémoire autour de cet événement ?  
Le 5 mai 1988, suite à une prise d’otages organisée fin avril par des indépendantistes kanak, l’assaut était donné contre la grotte d’Ouvéa par les forces armées françaises : ils n’ont pas fait dans la dentelle, avec 19 Kanak tués, ainsi que deux gendarmes. Ils ont tué tous les preneurs d’otages, qui étaient âgés de 18 à 40 ans, mais aussi les « porteurs de thé » venus du village voisin, qui étaient chargés du ravitaillement. Cela représente un jour très douloureux pour Ouvéa,  pour toute la Calédonie. 19 morts d’un coup, sur une petite tribu comme celle du village de Gossanah, près de la grotte, c’est un chiffre énorme. C’est une douleur, une blessure qui n’est pas près de cicatriser. 
Il y a eu des exactions, certains Kanak ont été tués après l’assaut. Par exemple Alphonse Dianou, l’un des preneurs d’otages, a été tué sur sa civière alors qu’il était blessé à la jambe, dans des circonstances qui n’ont jamais été révélées. Le comité Vérité et justice, les gens de la tribu de Gossanah, demandent l’ouverture du dossier : il y a eu une amnistie et donc on ne sait rien. 
Emmanuel Macron sera présent le 5 mai à Ouvéa. Sait-on pourquoi il a décidé de s’y rendre ? Quelles sont les réactions sur place ? 
Macron se rend en Kanaky du 3 au 6 mai, et il a effectivement prévu de se rendre à Ouvéa le 5. Sa visite est très mal perçue, notamment par la population de Gossanah où a eu lieu le massacre. Les gens considèrent que c’est une provocation, surtout ce jour-là, qui est un jour de recueillement, de deuil, une journée intime pour les familles, qui ont écrit pour lui demander de ne pas venir, au moins ce jour-là. Car il a prévu non seulement de se rendre à la gendarmerie, mais aussi sur la stèle en mémoire des 19 qui ont été tués ce jour-là. Donc le comité Vérité et justice et la tribu de Gossanah dénoncent cette venue. 
Au-delà du 5 mai, cette visite de Macron est très politique, puisqu’elle s’inscrit dans le cadre du référendum du 4 novembre prochain sur l’indépendance…
Bien sûr. Il vient pour affirmer la position de la France. Il a choisi une date très symbolique, ce n’est pas neutre. Les non-indépendantistes, donc la droite, ont prévu une manifestation à cette occasion pour affirmer leur volonté de continuer à faire partie de la France. Il se dit aussi que Macron va remettre l’acte de possession par la France de la Nouvelle-Calédonie de 1853, qui était jusqu’alors conservé aux Archives nationales de l’outre-mer, au président du gouvernement local. On est dans la politique du symbole, qui pour nous n’est pas acceptable.  
Car ce que vous demandez, c’est autre chose que des symboles, tant la situation demeure inégalitaire et discriminatoire. 
Tout à fait. Les inégalités sont persistantes, et on peut même dire qu’elles s’aggravent avec le temps. Ce sont des inégalités à tous les niveaux : emploi, accès au logement, scolarité, etc. Par exemple, 26 % de chômage chez les Kanak, contre 7 % chez les non-Kanak, on compte à peine 5 % de cadres Kanak, etc. Ce sont des disparités énormes, et qui s’accroissent malgré le prétendu processus de décolonisation entamé avec l’accord de Nouméa en 1998. Les inégalités sont toujours criantes, de nombreux Kanak vivent dans des conditions déplorables, des milliers d’entre elles et eux vivent dans des logements insalubres, des cabanes en tôle à la périphérie de Nouméa. Les logements sont très chers à Nouméa en raison de l’indexation des salaires sur ceux de la métropole, et les salaires très hauts des fonctionnaires, notamment à Nouméa et dans sa périphérie. 
L’USTKE demande depuis sa création la fin de ces discriminations, avec notamment l’égalité d’accès à l’emploi pour les Kanak, leur accès à des postes à responsabilité, etc. Nous nous battons également contre la cherté de la vie et pour plus de justice sociale. 
Et par rapport au référendum ?
Ce que l’USTKE et les partis indépendantistes demandent, c’est l’assurance que les listes électorales soient sincères et correspondent à la réalité, et que tous les Kanak soient inscrits sur les listes, car la liste référendaire est une liste spéciale. Or il est apparu que des milliers d’entre eux manquaient, on parle de 25 000, en raison de la complexité de la procédure d’inscription et des démarches à entreprendre. Donc on attend que les listes soient affichées pour vérifier que tous les Kanak ont bien été inscrits, et l’affichage aura lieu un peu tard, en juillet. C’est à ce moment-là que l’on verra si la liste est sincère, et que nous prendrons notre décision sur le référendum. Pour nous, il est évident qu’un scrutin d’autodétermination concerne d’abord le peuple colonisé, donc le peuple kanak, et il est inimaginable que des milliers de personnes manquent sur les listes. 
Peux-tu nous parler des prochaines initiatives de soutien aux Kanak qui seront prises en France ?   
Nous organisons plusieurs initiatives à la fin de la semaine, les 4 et 5 mai, à propos desquelles nous avons informé dans les manifestations du 1er Mai, avec le mouvement des jeunes Kanak en France, Solidarité Kanaky, et d’autres. Le 4 mai, nous commémorerons le massacre d’Ouvéa, ainsi que les morts de plusieurs figures du mouvement indépendantiste, victimes du colonialisme français, en organisant un rassemblement devant le musée de l’Histoire de l’immigration, à la Porte-Dorée à Paris. C’est un symbole, car il s’agit de l’ancien musée des Colonies, que nous avons choisi pour également dénoncer les symboles liés au colonialisme qui persistent dans ce musée. C’est aussi à proximité de ce musée que des Kanak ont été exposés, tels des cannibales, lors de l’exposition coloniale de 1931. Il y aura donc des témoignages, des prises de parole pour informer sur la situation actuelle en Calédonie, parler du référendum, mais aussi pour rappeler le massacre d’Ouvéa il y a 30 ans. On espère que l’information sera relayée, et qu’il y aura du monde à ce rassemblement.  

mardi 24 avril 2018

« Manifeste » du Parisien : le racisme n’a rien à faire dans la lutte contre l’antisémitisme

Une ignominie. Difficile de qualifier par un autre terme le « Manifeste contre le nouvel antisémitisme » publié dans le Parisien le dimanche 22 avril. Un texte qui réussit le sinistre exploit, au nom de la légitime lutte contre un racisme avéré, de mettre en concurrence les victimes du racisme, de stigmatiser les MusulmanEs et de recueillir, parmi les plus de 250 signatures annoncées, celles de racistes, xénophobes et/ou islamophobes patentés.
La lutte contre l’antisémitisme est une question trop importante pour être laissée aux racistes : telle pourrait être la morale, à première vue paradoxale, qu’inspire l’appel publié par le Parisien. Car si l’antisémitisme est un fléau qui, de l’attaque de l’école Ozar Hatorah à Toulouse à la prise d’otages sanglante de l’Hyper cacher de la porte de Vincennes, peut aller jusqu’à tuer, ou figurer parmi les causes de violences ou brimades commises contre des personnes identifiées comme juives, il est illusoire et même dangereux de penser qu’il pourrait être combattu par des initiatives telles que ce « manifeste ». 
Hiérarchie des racismes
« La dénonciation de l’islamophobie – qui n’est pas le racisme anti-Arabe à combattre – dissimule les chiffres du ministère de l’Intérieur : les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans. » Par cette phrase, l’appel assume une posture de division et de mise en concurrence des racismes. Une posture à laquelle il est inutile de répondre en se lançant dans une bataille des chiffres, qui reviendrait à participer à cette mise en concurrence, et à nier cette vérité pourtant évidente : les racismes, qu’ils soient anti-rom, anti-juif, anti-noir, anti-arabe, anti-musulman, se nourrissent et se renforcent entre eux, tant ils sont partie prenante d’une même vision du monde faite de séparation, de classement, d’oppression, d’exclusion.
En hiérarchisant les racismes, au moyen de comparaisons chiffrées et de formules outrancières (« une épuration ethnique à bas bruit »), le « Manifeste » hiérarchise de facto les luttes antiracistes, en laissant entendre qu’il y aurait un racisme principal et des racismes secondaires, et que la lutte contre le premier justifierait de relativiser les seconds, voire de les nier, ou même de les justifier. Ainsi que l'a souligné Dominique Vidal dans une réponse à l’appel, publiée sur Mediapart (1), « hiérarchiser les racismes, c’est tomber dans le racisme. Et hiérarchiser le combat contre le racisme, c’est le saboter. » On comprend dès lors pourquoi on retrouve parmi les signataires, entre autres, Nicolas Sarkozy (« L’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire »), Manuel Valls (« Les Roms ont vocation à rester en Roumanie »), Laurent Wauquiez (« Quand je vois des ports ostentatoires de djellabas le vendredi, je sais que j’ai affaire à un test de l’islam politique »), Christian Estrosi (« Ce qui me révolte le plus, c'est de donner le droit de vote à des personnes qui haïssent la France, qui détestent la laïcité et qui refusent nos lois »), Éric Ciotti (« [À Nice], il n’y a pas d’accueil de migrants de Calais et je m’en réjouis, […] et je souligne d’ailleurs que le département que je préside a voté une motion pour s’opposer à cet accueil ») ou Alain Finkielkraut (« Le petit peuple blanc est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nombreux et seul. Les non-souchiens brillaient par leur absence »), qui auraient très probablement éprouvé les pires difficultés à signer une tribune dénonçant à égalité toutes les formes de racisme.
Stigmatisation des MusulmanEs
Et ce n’est pas tout. Le « Manifeste » a sa logique propre, qui ne se limite pas à contester le statut de victimes aux MusulmanEs, mais qui les rend en outre responsables du « nouvel antisémitisme ». Dans la dernière partie du texte, on découvre ainsi une interpellation de « l’Islam de France », sans plus de précision, sommé d’ « ouvrir la voie » dans le combat contre l’antisémitisme. Comme l’a relevé Claude Askolovitch dans une critique au vitriol de l’appel publiée sur Slate.fr (2), « le manifeste rend [ainsi] responsable chaque musulman de la violence de quelques-uns ». Difficile en effet, devant une telle interpellation, de ne pas avoir la désagréable impression que, sous couvert de dénonciation du djihadisme, les signataires de l’appel considèrent que les MusulmanEs sont davantage comptables de l’antisémitisme que le reste de la population…
L’antisémitisme de l’extrême droite est d’ailleurs à peine évoqué, sans même parler des tentatives de réhabilitation de Maurras et Céline, ou du révisionnisme d’un Éric Zemmour défendant la thèse selon laquelle Vichy aurait protégé les Juifs français. La gauche radicale est, en revanche, directement attaquée : elle aurait « trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société ». Un amalgame lamentable, que nous avions récemment eu l’occasion de dénoncer après les déclarations du président du CRIF lors de la « marche blanche » en hommage à Mireille Knoll (3). Une confirmation que ce « Manifeste », quelles que soient les intentions de certainEs de ses signataires, s’inscrit dans des logiques instrumentales, identitaires et exclusives, celles-là même qui forment la matrice de tous les racismes, y compris l’antisémitisme, et renforce les phénomènes qu’il prétend combattre.  
L’antiracisme ne se divise pas 
L'antisémitisme est une gangrène, un poison mortel qu’il est indispensable de combattre au quotidien, en ne cédant jamais le moindre pouce de terrain aux tenants de la haine des Juifs, qu’ils appartiennent à l’extrême droite « classique » ou qu’ils se revendiquent des idéologies djihadistes. Et l’on ne réaffirmera jamais assez la nécessité de lutter contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme, d’où qu’elles viennent, a fortiori dans un contexte national et international où les courants ultra réactionnaires sont en pleine expansion, quand ils ne participent pas directement à l’exercice du pouvoir. L’exemple de Viktor Orban en Hongrie, qui vomit à la fois sa haine antisémite et sa haine islamophobe, est malheureusement éloquent, et inquiétant. 
Ce nécessaire combat ne peut toutefois s’accommoder des tentatives de récupération et d’instrumentalisation politiciennes, qui non seulement donnent souvent lieu à des amalgames scandaleux et à un racisme à rebours mais qui, par là même, dénaturent et desservent profondément la lutte contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme. Lorsque l’on sait que quelques heures après la publication du « Manifeste », l’un de ses signataires, André Bercoff, se félicitait sur Twitter (4) de l’opération anti-migrantEs menée par Génération identitaire au col de l’Échelle, on mesure à quel point la tribune publiée dans le Parisien n’a rien à voir avec l’antiracisme qui, pour pouvoir réellement faire reculer les idéologies et les politiques oppressives et discriminatoires, sans évidemment nier les spécificités propres à chaque forme de racisme, ne peut se laisser diviser.  
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