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jeudi 25 mars 2021

Les soulèvements arabes de l’hiver 2010-2011 : une source d’inspiration mondiale

Madrid, 15 mai 2011. Wikimedia Commons.

La grande révolte de 2010-2011 fut un précurseur d’autres soulèvements à l’échelle internationale, ouvrant une vague de contestation mondiale du capitalisme néolibéral autoritaire.

Article publié sur lanticapitaliste.org.

L’année 2011 s’était ouverte avec les soulèvements tunisien et égyptien, qui inspirèrent rapidement d’autres populations de la région. Mais au-delà de la zone Moyen-Orient-Afrique du Nord, d’autres s’emparèrent des « printemps arabes », d’abord pour exprimer leur solidarité avec les peuples en lutte, mais aussi pour se mobiliser à leur tour, en écho aux premiers soulèvements de l’hiver. 

Des IndignéEs à Occupy Wall Street 

On pense ici entre autres au mouvement des places, ou des IndignéEs, en Europe, avec notamment la spectaculaire mobilisation du 15 mai 2011 à Madrid. En octobre 2011, l’universitaire Bertrand Badie expliquait ainsi (lemonde.fr, 26 octobre 2011) : « La correspondance est forte. Dans le temps d’abord. Le "printemps arabe" s’amorce en décembre 2010, et les premiers frémissements d’un mouvement des "indignés" s’observent au Portugal et en Grèce dès mars 2011 pour gagner toute leur visibilité à partir du 15 mai en Espagne. Dans les formes, ensuite. On retrouve dans les deux cas le même rejet explicite de toute organisation partisane des mobilisations, la même méfiance à l’égard des professionnels de la politique quels qu’ils soient, le même scepticisme à l’égard des idéologies… »

Et l’on pense également au mouvement Occupy, avec notamment sa principale déclinaison à Wall Street, lancé en septembre 2011, qui affirmait alors sur son site : « Nous sommes les 99 % de la population qui ne tolérons plus la rapacité et la corruption des 1 % restants. Nous nous servons des tactiques révolutionnaires du Printemps arabe pour arriver à nos fins et nous encourageons l’usage de la non-violence. » 

Un mouvement mondial « synchronisé mais non coordonné »

Même si les mobilisations ont pris des formes diverses et ont connu des trajectoires très différentes, entre autres en raison des contextes socio-politiques nationaux, les phénomènes d’identification se sont reproduits et amplifiés au cours des années qui ont suivi, avec le développement d’un mouvement mondial « synchronisé mais non coordonné », selon la foule de notre camarade Dan La Botz, remettant en cause le capitalisme néolibéral-autoritaire : « Quand les Catalans sont allés bloquer l’aéroport de Barcelone le 14 octobre [2019], ils ont affirmé s’inspirer des méthodes de Hong Kong. Qui en retour a vu s’afficher, par solidarité, le 24 octobre [2019], en plein centre-ville, des centaines de drapeaux catalans brandis par des manifestants pour dénoncer "le même destin tragique" » (1)Champ caché. Gilets jaunes au Liban ou en Irak, parapluies à Paris, masques de Guy Fawkes, de Dali ou du Joker un peu partout, techniques de résistance à la répression qui voyagent de l’Égypte aux États-Unis, de Hong Kong au Chili : des révoltes interconnectées, qui se regardent, se nourrissent et se soutiennent symboliquement, face à des gouvernements adeptes des mêmes politiques austéritaires et répressives.

Dix ans après, nous ne devons pas l’oublier : les soulèvements arabes de l’hiver 2010-2011 furent, alors que les effets désastreux de la crise de 2008-2009 se faisaient de plus en plus sentir, l’expression de la possibilité, et même de la nécessité, de se révolter contre un ordre injuste, et une source d’inspiration et de fierté pour les oppriméEs et les exploitéEs du monde entier. À l’occasion du dixième anniversaire de ces soulèvements, le meilleur hommage que l’on puisse rendre aux insurgéEs martyrs et à toutes celles et tous ceux qui continuent de se battre dans l’adversité, est de demeurer intransigeants quant à notre anti-impérialisme, notre internationalisme et notre solidarité avec les peuples en lutte, mais aussi et surtout d’amplifier notre combat, ici et maintenant, pour un monde meilleur.

(1) Nicolas Bourcier, « Algérie, Liban, Irak, Chili, Hongkong... La contestation est mondiale », lemonde.fr, 8 novembre 2019. 

dimanche 20 décembre 2020

Il y a 10 ans, les soulèvements arabes


Jonathan Rashad/Wikimedia Commons
Le 17 décembre 2010, le jeune Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant à Sidi Bouzid, ville du centre de la Tunisie, s’immolait par le feu après la confiscation, par les forces de sécurité du régime de Ben Ali, de son outil de travail (une charrette et une balance). Ce geste tragique fut le déclencheur d’un soulèvement populaire régional qui, 10 ans plus tard, n’a pas fini de bouleverser la région Moyen-Orient Afrique du Nord ni d’inspirer les peuples du monde entier.

Publié sur lanticapitaliste.org.

Si l’immolation de Mohamed Bouazizi a suscité un sentiment d’identification collective, bien au-delà des frontières de la Tunisie, c’est qu’elle a incarné, de manière dramatique, la situation misérable d’une jeunesse précaire, sans avenir, sujette à la répression et à l’arbitraire de policiers reproduisant les pratiques clientélistes des clans au pouvoir, en exigeant des bakchichs pour « fermer les yeux » sur des pratiques illégales aux yeux de la bureaucratie administrative.

Extrême pauvreté, inégalités, chômage de masse chez les jeunes, mainmise des dirigeants et de leurs proches sur les richesses nationales, poids du clientélisme et persistance de l’autoritarisme : c’est la conjonction – et la persistance – de ces facteurs qui ont été les causes expliquant le soulèvement régional, et pas uniquement l’absence de démocratie politique. Et si des revendications démocratiques ont été mises en avant, les analyses réduisant les aspirations populaires à la demande d’élections libres et de pluralisme politique se sont avérées erronées.

Violence de la contre-révolution

À défaut d’alternative progressiste crédible et malgré la puissance et la massivité des soulèvements, on a progressivement assisté, à l’échelle régionale, y compris dans les pays où des élections ont été organisées, à une polarisation réactionnaire entre, d’une part, anciens régimes et, d’autre part, intégrisme islamique dominé par les Frères musulmans, ce qui a posé une chape de plomb sur les aspirations populaires de 2010-2011, les politiques des puissances régionales et internationales contribuant à alimenter cette polarisation. 

Les revendications des peuples insurgés n’ont pas été satisfaites et, bien au contraire, la région a connu une véritable descente aux enfers : alliance des forces contre-révolutionnaires en Tunisie, restauration autoritaire en Égypte, désintégration de la Libye, conflits sanglants au Yémen et en Syrie… Les rivalités entre les pôles contre-révolutionnaires n’ont pas mécaniquement ouvert d’espace pour les forces progressistes, et ces dernières sont aujourd’hui davantage dans une stratégie de survie que de développement. 

Qui plus est, l’évolution de la situation nous rappelle que la contre-révolution n’est pas un retour aux conditions qui préexistaient au soulèvement révolutionnaire : « Une contre-révolution n’est pas une révolution en sens contraire (une révolution inversée), mais le contraire d’une révolution, non pas un événement symétrique à l’événement révolutionnaire, mais un processus » (1). Un processus qui passe non seulement par la destruction des acquis, aussi maigres soient-ils, du soulèvement révolutionnaire, mais aussi par l’annihilation préventive des conditions de possibilité d’un nouveau soulèvement.

Les 10 années qui se sont écoulées depuis l’onde de choc de 2010-2011 ont également été l’occasion, pour les puissances impérialistes, de faire la démonstration de leur hypocrisie criminelle et de leur cynisme morbide, préoccupées avant tout par la « stabilisation » économique et la redistribution des zones d’influence et aucunement par l’amélioration des conditions de vie des peuples de la région. Malgré des discours de façade sur la nécessaire « démocratisation », le soutien politique et militaire apporté à la réaction régionale s’est ainsi renforcé, en dépit de la répression tous azimuts, des centaines de milliers de morts et des millions de réfugiéEs et déplacéEs. Le tapis rouge récemment déroulé au dictateur Sissi par l’autocrate Macron en est l’une des illustrations les plus récentes… et des plus répugnantes.

Une source d’inspiration mondiale

Mais les raisons de la colère sont toujours bien là, et ceux qui faisaient le pari d’une stabilisation régionale par la contre-révolution en sont pour leurs frais. Du Liban à l’Algérie, de l’Irak au Maroc, des soulèvements de plus ou moins grande ampleur se sont succédé au cours des dernières années, montrant que la contre-offensive réactionnaire, incapable d’éteindre l’incendie régional, n’a pas été capable de stabiliser la situation et de produire un « nouvel ordre » consolidé et un tant soit peu légitime. Qui plus est, la grande révolte de 2010-2011 fut un précurseur d’autres soulèvements à l’échelle internationale, ouvrant une vague de contestation mondiale du capitalisme néolibéral autoritaire, du Chili à Hong Kong en passant par Porto Rico et la Catalogne, autant de pays où l’héritage des soulèvements arabes a été explicitement revendiqué.

Ces phénomènes d’identification se sont reproduits et développés, avec le développement d’un mouvement mondial « synchronisé mais non coordonné » (2) remettant en cause le capitalisme néolibéral-autoritaire (3) : « Quand les Catalans sont allés bloquer l’aéroport de Barcelone le 14 octobre [2019], ils ont affirmé s’inspirer des méthodes de Hong Kong. Qui en retour a vu s’afficher, par solidarité, le 24 octobre [2019], en plein centre-ville, des centaines de drapeaux catalans brandis par des manifestants pour dénoncer "le même destin tragique" » (4). Gilets jaunes au Liban ou en Irak, parapluies à Paris, masques de Guy Fawkes, de Dali ou du Joker un peu partout, techniques de résistance à la répression qui voyagent de Hong Kong au Chili : des révoltes interconnectées, qui se regardent, se nourrissent et se soutiennent symboliquement, face à des gouvernements adeptes des mêmes ­politiques austéritaires et répressives.

Dix ans après, nous ne devons pas l’oublier : les soulèvements de l’hiver 2010-2011 furent, malgré la violence de la contre-révolution, l’expression de la possibilité, et même de la nécessité, de se révolter contre un ordre injuste, et une source d’inspiration et de fierté pour les oppriméEs et les exploitéEs du monde entier. À l’occasion du dixième anniversaire de ces soulèvements, le meilleur hommage que l’on puisse rendre aux insurgéEs martyrs et à toutes celles et tous ceux qui continuent de se battre dans l’adversité, est de demeurer intransigeants quant à notre anti-impérialisme, notre inter­nationalisme et notre solidarité avec les peuples en lutte, mais aussi et surtout d’amplifier notre combat, ici et maintenant, pour un monde meilleur.

(1) Daniel Bensaïd, préface à l’Introduction au marxisme d’Ernest Mandel, Éditions Formation Léon Lesoil, Bruxelles, 2007.
(2) Dan La Botz, « The World Up in Arms Against Austerity and Authoritarianism », New Politics, 26 octobre 2019.
(3) Lire à ce propos Julien Salingue, 
« Un soulèvement mondial contre le capitalisme néolibéral-autoritaire ? », 1er janvier 2020. 
(4) Nicolas Bourcier, « Algérie, Liban, Irak, Chili, Hongkong... La contestation est mondiale », lemonde.fr, 8 novembre 2019. 

vendredi 15 juin 2018

B. Ravenel et P. Bouveret : « Trump et Netanyahou évoquent des problèmes qui ne font pas partie de l’accord sur le nucléaire iranien »

Bernard Ravenel (historien, ancien président de l’Association France-Palestine solidarité) et Patrice Bouveret (de l’Observatoire des armements) ont répondu ensemble à nos questions. Entretien publié sur le site du NPA. 
En quoi consiste l’accord dit « sur le nucléaire iranien », et que valent les arguments d’Israël et de Trump selon lesquels l’Iran ne l’aurait pas respecté ?
L’accord dit sur le nucléaire iranien est centré uniquement sur la suspension complète des activités d’enrichissement de l’uranium. Il va d’ailleurs au-delà des obligations du Traité de non-prolifération (TNP) dont l’Iran est resté membre. Cet accord a été permis par une énorme concession de l’Iran pour qui il s’agit d’une confiscation par l’Occident de tout le processus technique d’enrichissement et d’une politique de « deux poids deux mesures » selon laquelle ce qui est légal et consenti aux autres (selon les règles mêmes du TNP) serait refusé à l’Iran. La référence évidente est Israël, superpuissance nucléaire et non signataire du TNP – sans que personne ne s’en émeuve… ni n’exerce de pressions à son encontre.
Or l’accord signé par l’Iran avec les 5 + 1 – c’est-à-dire les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l’Allemagne – est respecté par l’Iran selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), basée à Vienne, qui assure le contrôle sur place de l’application de l’accord ; ce qui balaie d’emblée les « arguments » de Trump et de Netanyahou.
En réalité Trump et Netanyahou évoquent des problèmes qui ne font pas partie de l’accord, notamment celui de la portée des missiles et de l’implication de l’Iran dans les conflits de la région. Ils prétendent que l’Iran ne devrait pas avoir le droit d’avoir ces types de missiles... alors qu’on n’a jamais contesté à aucun pays le droit de construire ou de disposer de missiles...
En réalité, derrière cette diversion, se cache les vrais enjeux pour les États-Unis : enrayer le développement économique de l’Iran, bloquer l’implantation de l’Europe sur le marché iranien et assurer le contrôle du marché énergétique du Moyen-Orient, en particulier par l’alliance avec l’Arabie saoudite.
On parle beaucoup de la « menace iranienne », mais qu’en est-il plus globalement de la prolifération nucléaire dans la région ? 
Parler aujourd’hui de « menace iranienne » sans évoquer la situation géostratégique au Moyen-Orient sur le plan nucléaire est une véritable mystification, où le potentiel et le virtuel iranien se substituent au réel israélien.
En réalité la prolifération nucléaire se poursuit en Israël, qui modernise son arsenal en développant sa capacité de deuxième frappe à partir de sous-marins dotés de missiles de croisière équipés d’armes nucléaires miniaturisées. Ce développement quantitatif et qualitatif de ces armements par les pays déjà nucléaires constitue ce qu’on appelle une prolifération verticale.
Parallèlement, l’Arabie saoudite, considérant que l’Iran se dote de l’arme nucléaire, a décidé de se doter de savoirs et de compétences nucléaires à partir du nucléaire civil... Des négociations sont en effet en cours actuellement, avec les États-Unis, au sujet d’un transfert de technologie dans le cadre de la construction de centrales. Des sociétés russes, françaises, chinoises et sud-coréennes sont également sur les rangs pour les contrats nucléaires saoudiens, en disposant d’un réacteur d’origine probablement américaine. L’Arabie entretient des contacts étroits avec le Pakistan nucléaire, qui est disposé moyennant finances à aider l’Arabie saoudite à se doter d’armes nucléaires.
Il faut préciser à cet égard que l’Iran ne voulait pas forcément devenir une puissance nucléaire, même s’il voulait s’en donner les possibilités et devenir un pays du seuil... Il est en effet resté dans le TNP dont il aurait dû sortir s’il avait voulu, comme la Corée du Nord qui est sortie du TNP en 2003, faire les essais nucléaires indispensables.
Quelle actualité pour la proposition de faire du Moyen-Orient une zone dénucléarisée, une « Nuclear free zone » ? 
Le projet de création d’une zone dénucléarisée au Moyen-Orient a été inscrit pour la première fois à l’ordre du jour de l’AG des Nations unies en 1974, à la demande de… l’Iran, à laquelle s’est jointe par la suite l’Égypte. Depuis, régulièrement, des résolutions sont déposées lors de l’AG de l’ONU sur cette question. Cette proposition a été votée, à la demande pressante de l’Égypte en 1995 à la conférence de révision du TNP, et revotée en 2000. L’AEIA en a rappelé la nécessité tout en rencontrant l’hostilité des États-Unis et d’Israël. Pour leur part, les Européens l’ont promis aux Iraniens mais n’ont rien fait pour tenir leurs engagements. Devant le refus de fait des puissances nucléaires qui ont décidé, de façon délibérée, en violation des engagements pris en signant le TNP, de ne jamais renoncer à ces armes et même de les perfectionner, les États non dotés d’armes nucléaires ont décidé, sous la poussée des ONG, d’entamer un processus de négociation d’un traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN). Celui-ci a été adopté le 7 juillet 2017 au sein de l’ONU par 122 États. Ils ont ainsi repris la main et ont déstabilisé toute la politique de dissuasion des puissances nucléaires sur les autres pays qui tomberait à l’eau dans la mesure où les armes nucléaires, et la menace de les utiliser, vont devenir illégales au regard du droit international.
Tous les pays du Moyen-Orient – sauf Israël – ont participé à ce processus mais, à ce jour, seule la Palestine a ratifié le traité... Aucun État du Moyen-Orient, sauf la Libye, n’a encore signé, première étape avant la ratification. À la mi-juin, 59 États ont signé le TIAN et 10 l’ont ratifié, alors qu’il en faudrait 50 pour que le traité entre en vigueur. Cela devrait être réalisé au cours de l’année 2019. En fait, tout dépend de la capacité des sociétés civiles à s’emparer du sujet pour aller vers le free-zone qui doit alors s’imposer à Israël.
En réalité, cette proposition se heurtera à beaucoup de résistances. D’abord parce que les armes nucléaires sont désormais considérées comme la garantie suprême de la supériorité militaire, ensuite parce que dans la région du Moyen-Orient se joue la partie stratégique décisive. Mais c’est précisément pour cette raison qu’il faut appuyer la demande d’interdiction des armes nucléaires, à commencer par le Moyen-Orient et pas seulement pour l’Iran…

Au Moyen-Orient, des rivalités régionales croissantes

Article publié sur le site du NPA.
Les soulèvements de l’année 2011 et le processus de déstabilisation régionale qu’ils ont enclenché, combinés à la perte d’hégémonie étatsunienne consécutive à la déroute politique et militaire en Irak, ont contribué à accroître les rivalités entre puissances régionales, Iran et Arabie saoudite en tête. C’est en effet à une véritable guerre froide que l’on assiste depuis quelques années entre les deux pays, qui pourrait connaître de nouveaux développements avec le regain de tension autour du nucléaire iranien.
« Si l’Iran se dote d’une capacité nucléaire, nous ferons tout notre possible pour faire de même ». La déclaration du ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, est explicite, et elle n’a pas été faire n’importe quand. C’est en effet le 9 mai, soit le lendemain de l’annonce par Donald Trump du retrait des États-Unis de l’accord international sur le nucléaire iranien, qu’al-Jubeir a jugé bon de tenir ces propos sur CNN. Une nouvelle étape dans l’escalade verbale et militaire entre Iran et Arabie saoudite. 
Guerre froide
Les rivalités entre les deux pays sont anciennes. Après la révolution de 1979, l’Arabie saoudite s’était sentie menacée par le discours du régime iranien, alliant conservatisme religieux et hostilité farouche aux États-Unis, principal allié et soutien de Ryad, et avait appuyé le régime de Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Après un apaisement relatif au cours de la seconde moitié des années 1990, les tensions vont reprendre après la chute de Saddam Hussein en 2003 et l’avènement d’un gouvernement irakien dirigé par des Chiites proches de l’Iran, étendant la sphère d’influence de Téhéran. Les soulèvements arabes de 2011 seront une opportunité pour les deux rivaux de modifier les rapports de forces régionaux, par des interventions dans les conflits qui se développent avec l’épuisement du processus révolutionnaire. 
En Syrie, au Yémen, en Irak, au Liban… les affrontements diplomatiques, politiques et/ou militaires  entre Arabie saoudite et Iran se sont ainsi multipliés, même si leurs troupes ne s’affrontent pas directement et s’il n’y a pas officiellement de guerre en les deux pays. C’est ce qui autorise à parler de « guerre froide » entre les deux puissances régionales, sans évidemment relativiser le caractère éminemment « chaud » des guerres en Syrie ou au Yémen, qui ont fait des centaines de milliers de victimes, avec des millions de déplacéEs et des situations humanitaires absolument catastrophiques. Une guerre froide entretenue par deux acteurs aux motivations diverses : du côté de l’Iran, la volonté expansionniste est manifeste, en Irak, au Liban ou en Syrie, tandis que du côté saoudien, c’est l’ultra-conservatisme et la volonté que « rien ne change » qui domine. 
Le contentieux libanais
En novembre dernier, la démission-surprise du Premier ministre libanais Saad Hariri, à la tête, depuis octobre 2016, d’un gouvernement de coalition regroupant la quasi-totalité de l’échiquier politique libanais, y compris le Hezbollah, a été interprétée à juste titre comme une volonté de représailles de l’Arabie saoudite vis-à-vis de l’Iran. Des représailles précipitées par les succès d’alors, en Syrie, d’Assad, des milices iraniennes et du Hezbollah contre les alliés des Saoudiens. Saad Hariri avait alors lu une déclaration à la télévision, depuis l’Arabie saoudite, dans laquelle il déclarait : « L’Iran a une mainmise sur le destin des pays de la région […]. Le Hezbollah est le bras de l’Iran non seulement au Liban mais également dans les autres pays arabes. Ces dernières décennies, le Hezbollah a imposé une situation de fait accompli par la force de ses armes. » De son côté, le ministre saoudien pour les Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhane, n’y allait pas par quatre chemins : « Les Libanais doivent choisir entre la paix et l’affiliation au Hezbollah. » Le président iranien Hassen Rohani mettait quant à lui en garde quiconque voudrait « prendre une décision décisive en Irak, en Syrie, au Liban et dans l’ensemble du golfe Persique sans tenir compte des positions iraniennes ». Une crise heureusement sans conséquence immédiate, avec le retour d’Hariri et la tenue d’élections en mai dernier, mais qui donnait alors à voir le niveau de tension entre les blocs régionaux et les risques de contagion militaire, y compris au sein de pays qui semblent jusqu’ici épargnés. 
Trump et Netanyahou poussent au crime
L’élection de Donald Trump et son hostilité affichée à l’égard de l’Iran a en réalité galvanisé les dirigeants saoudiens, qui se sentent autorisés à provoquer et à menacer la république islamique, convaincus qu’ils sont que le géant US les accompagnera. Les positions de Trump sur le nucléaire iranien et sur l’accord international, que les Saoudiens n’avaient pas manqué de critiquer, mais pas trop ouvertement pour ne pas froisser, à l’époque, Barack Obama. Ryad avait d’ailleurs félicité, en octobre 2017, Donald Trump, suite à un discours de ce dernier où il répétait qu’il allait en finir avec l’accord sur la nucléaire iranien, en publiant un communiqué affirmant que « l’Arabie saoudite soutient et salue la ferme stratégie proclamée par le président Trump à l’égard de l’Iran et de sa politique agressive ». Une déclaration quasi conforme à celle de Benyamin Netanyahou, Premier ministre de l’État d’Israël, troisième acteur essentiel de cette exacerbation des conflits au niveau régional. 
Si les discours belliqueux de l’Iran et de l’Arabie saoudite ne doivent pas nécessairement être pris au pied de la lettre et laisser penser que nous serions à la veille d’une conflagration régionale, force est toutefois de constater qu’une situation de guerre froide durable s’est installée. Les deux puissances interviennent militairement hors de leurs frontières pour préserver ou étendre leurs zones d’influence, s’affrontent par groupes satellites interposés, et chaque pays de la région, voire chaque force politique, est sommé de choisir son camp. Conjuguée à l’instabilité régionale, que les tensions croissantes autour de l’accord sur le nucléaire iranien pourraient encore aggraver, cette guerre froide est une catastrophe pour les peuples du Moyen-Orient, otages d’un affrontement entre deux régimes réactionnaires soufflant sur les braises des affrontements confessionnels et prêts à les sacrifier pour assouvir leur soif de domination.

lundi 12 mars 2018

Palestine : un "processus de paix" qui n’en finit pas de mourir

2017 a été une année noire pour les Palestinien-ne-s qui, malheureusement en phase avec les évolutions politiques régionales, ont vu s’éloigner encore un peu plus les perspectives d’émancipation. La reconnaissance, par Donald Trump, de Jérusalem comme capitale d’Israël s’inscrit dans cette dynamique, qui contribue paradoxalement à enterrer un « processus de paix » pourtant conçu comme un moyen de neutraliser durablement le nationalisme palestinien. 
L’année 2017 a été celle du centenaire de la « déclaration Balfour », nom sous lequel est connue la lettre envoyée le 2 novembre 1917 par le ministre britannique des Affaires étrangères à Lionel Walter Rothschild, membre éminent de la communauté juive en Grande-Bretagne et grand argentier du mouvement sioniste. Par cette lettre, Arthur Balfour apportait le soutien officiel du gouvernement au projet d’établissement d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine, alors sous administration ottomane : « le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les Juifs disposent dans tout autre pays. Je vous serais obligé de porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste. »
Ces quelques lignes ont largement contribué à sceller le sort des Palestiniens, ainsi dépossédés de leur propre terre par la volonté d’une puissance étrangère au profit d’un mouvement national-colonial : le sionisme. Une dépossession symbolique qui a ouvert la voie à une dépossession physique : nombre de dirigeants du mouvement sioniste n’avaient en effet jamais caché leur intention de conquérir, y compris militairement, la Palestine qu’ils qualifiaient frauduleusement de « terre sans peuple ».
Le 2 novembre 2017, lors d’une intervention consacrée au centenaire de la déclaration Balfour, l’historien étatsunien d’origine palestinienne Rashid Khalidi expliquait ainsi : « pour les Palestiniens, cette déclaration fut un pistolet directement pointé sur leurs têtes, a fortiori en raison de l’atmosphère colonialiste du début du 20e siècle (…) La déclaration Balfour a, dans les faits, constitué une déclaration de guerre, de la part de l’Empire britannique, contre la population indigène du territoire qu’il promettait au peuple juif. Cela a déclenché ce qui allait devenir un assaut d’un siècle contre le peuple palestinien. »1
Trump sur les traces de Balfour ?
100 ans après Arthur Balfour, c’est un certain Donald Trump qui, le 6 décembre 2017, a repris à son compte la posture du dirigeant impérialiste « offrant » au mouvement sioniste un territoire palestinien. À propos de la déclaration Balfour, l’écrivain Arthur Koestler affirmait qu’« une nation a solennellement promis à une seconde le territoire d’une troisième ». Avec la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, Trump a repris ce flambeau en donnant sa bénédiction solennelle à la revendication israélienne de souveraineté sur un territoire acquis par la force et au mépris du droit international, y compris de la résolution de l’ONU (181) préconisant le partage de la Palestine et légitimant la création d’un Etat juif.
Malgré des différences notables entre les époques et les acteurs, le parallèle entre la déclaration de Trump et celle de Balfour peut être dressé au-delà de la seule posture impériale : dans un cas comme dans l’autre, il s’agit en effet moins d’un bouleversement de la situation « sur le terrain » que d’un formidable encouragement, par sa légitimation, à l’entreprise coloniale. Les colons israéliens, comme le mouvement sioniste un siècle plus tôt, ne s’y sont d’ailleurs pas trompés.
A peine plus de trois semaines après la décision de Trump, le comité central du Likoud – parti du Premier ministre Netanyahou – adoptait une résolution encouragent « les parlementaires du Likoud à promouvoir la souveraineté israélienne sur la Judée-Samarie ». En d’autres termes, une annexion de la Cisjordanie par Israël. Même si cette résolution est non-contraignante et que Netanyahou s’y est formellement opposé, pour des raisons diplomatiques et de politique intérieure et évidemment pas par un quelconque attachement aux droits des Palestiniens, un tel vote en dit long sur l’état d’esprit qui règne en Israël : la politique du fait (colonial) accompli n’étant pas seulement accompagnée mais légitimée par le président de la première puissance mondiale, il n’y a aucune raison de se priver de la poursuivre, et même de l’accélérer.
Sans endosser la revendication de l’annexion, Netanyahou s’est lui aussi saisi de l’opportunité offerte par Trump, en donnant son feu vert, au début du mois de janvier, à la construction de plus de 1100 nouveaux logements dans les colonies de Cisjordanie, et en légalisant, un mois plus tard, l’« avant-poste » de Havat Gilad, colonie jusqu’alors non reconnue par les autorités israéliennes.
Une rationalité politique irrationnelle
La haute portée symbolique de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël a en réalité été sous-estimée par la plupart des observateurs et commentateurs, qui se sont davantage interrogés sur les motivations de Trump que sur la nature même du processus auquel le président des Etats-Unis venait d’apporter sa caution. Un biais classique dans les discours sur le conflit opposant Israël aux Palestiniens, qui consiste à accorder davantage d’importance aux intentions réelles ou supposées des puissants qu’aux réalités concrètes et aux dynamiques sociales et politiques sur le terrain. Biais qui offre la part belle aux « experts » en tout genre, et notamment en « géopolitique », qui n’est souvent rien d’autre que le nom savant donné à des « analyses » confuses et changeantes reposant essentiellement sur des bruits de couloirs diplomatiques.
Comment comprendre le choix du président des Etats-Unis ?2 Plusieurs interprétations sont revenues chez les analystes et commentateurs : rupture symbolique avec ses prédécesseurs Clinton et Obama, volonté de satisfaire la très sioniste droite chrétienne évangélique, proximité personnelle avec Netanyahou, contre-feu allumé à la suite de l’inculpation de Michael Flynn, son ancien conseiller à la sécurité nationale, dans « l’affaire russe »… Il y a du vrai dans chacune de ces explications, mais elles passent en partie à côté de l’essentiel.
Pour le dire de façon triviale (mais le moins que l’on puisse dire est que la trivialité n’est pas incompatible, loin de là, avec les faits et gestes de l’actuel président des Etats-Unis), Donald Trump a tout simplement fait du Donald Trump. Le droit international, les opinions des autres Etats – y compris les alliés arabes – et les avis de son entourage (son secrétaire d’Etat et son ministre de la Défense étaient opposés à cet arbitrage) n’ont pas pesé lourd dans la balance face à l’intime conviction de Trump que cette décision était, selon ses propres termes, « la bonne chose à faire ».
Ainsi va le monde selon Trump : indépendamment des conséquences qu’elles peuvent avoir, il y a des décisions qui sont intrinsèquement « bonnes », tandis que d’autres sont « mauvaises », et les « hommes courageux » doivent prendre les « bonnes » décisions. Une vision mystique de la politique qui fait écho à celle de George W. Bush, mais qui se double chez Trump – du fait de son habitus de golden boy et de sa posture anti-establishment – d’un mépris pour le réalisme qui prédominait dans la diplomatie US, qu’il assimile à de l’indécision et donc à de la lâcheté.
Adepte du coup d’éclat, du coup de bluff et du coup de poing sur la table, Trump est en grande partie imprévisible, tant sa rationalité politique est fondamentalement irrationnelle. Dans le cas de Jérusalem comme dans bien d’autres, il n’y a pas de calcul à moyen ou long terme de sa part, aucune vision d’ensemble de la situation au Moyen-Orient, ni d’un hypothétique « règlement » de la question palestinienne. Le même Donald Trump a ainsi pu déclarer, moins de deux mois plus tard, dans un entretien au quotidien Israel Hayom au début du mois de février : « À l’heure qu’il est, je dirais que les Palestiniens ne cherchent pas à faire la paix. Et je ne suis pas nécessairement sûr non plus qu’Israël cherche à faire la paix. Donc nous allons voir ce qui se passe » (sic).
Jérusalem, laboratoire du colonialisme
Mais cette absence de vision n’enlève rien au fait que la décision de Trump sur Jérusalem est une validation/légitimation des pires aspects de la politique coloniale israélienne, qui conforte encore un peu plus la droite et l’extrême droite au pouvoir. La situation de la ville « trois fois sainte » est en effet exemplaire du caractère intrinsèquement violent et discriminatoire de la mise en œuvre du projet sioniste : Jérusalem est un concentré de colonialisme doublé d’apartheid. Après la conquête de la partie orientale de la ville en 1967, Israël y a en effet pratiqué une politique de judaïsation systématique, afin d’y implanter une majorité juive et de contrer toute revendication de souveraineté palestinienne. Et ce ne sont pas les résolutions de l’ONU qui y ont changé quoi que ce soit : en 1968, soit un an après la conquête, la résolution 252 exigeait d’Israël de « s’abstenir immédiatement de toutes nouvelles actions qui tendent à modifier le statut de Jérusalem » ; en 1980, après l’annexion « officielle » de Jérusalem-Est, la résolution 476 évoquait « une violation du droit international ». Des résolutions sans sanctions, et donc sans effet.
Israël a ainsi pratiqué une politique ultra-discriminatoire à l’égard des Palestiniens de Jérusalem. Les autorités israéliennes n’ont classé que 13 % de Jérusalem-Est comme «  zone constructible » pour les Palestiniens, contre 35 % pour la colonisation. Les colonies se sont développées à grande vitesse (plus de 250 000 colons aujourd’hui) tandis que les Palestiniens recevaient des permis de construire au compte-gouttes. Au cours des douze dernières années, ils en ont obtenu moins de 200 par an, alors qu’ils en auraient besoin de dix fois plus pour absorber la croissance de la population. Ils construisent donc de manière « illégale » et s’exposent à des démolitions : selon les chiffres de l’ONU, plus de 1500 bâtiments ont été détruits depuis 2000, tandis que plus de 100 000 Palestiniens de Jérusalem vivent aujourd’hui dans des logements considérés comme « illégaux » par Israël et sont donc sous la menace d’un ordre de démolition.3
Cette discrimination territoriale se double d’une discrimination administrative. Les Palestiniens de Jérusalem ont en effet un statut juridique particulier : ils sont porteurs d’une « carte de résident » qui leur permet, entre autres, de voter aux élections municipales ou de travailler en Israël. Mais l’obtention, la conservation ou le renouvellement de cette carte est un véritable parcours du combattant, et nombre de Palestiniens perdent leur statut de résident chaque année : dossier incomplet (douze documents administratifs sont nécessaires dans certains cas), absence prolongée, condamnations pénales… tous les motifs sont bons pour les déchoir de leur statut de résident. Si l’on en croit les chiffres de Human Rights Watch, qui recoupent ceux des ONG israéliennes et palestiniennes, ce sont plus de 15 000 Palestiniens qui ont ainsi, depuis 1967, perdu ce statut.4
Citoyens de troisième ou quatrième zone, les Palestiniens de Jérusalem vivent dans une situation de grande misère économique et sociale, conséquence elle aussi des politiques discriminatoires. La municipalité de Jérusalem n’investit en effet que très peu d’argent dans les quartiers palestiniens et, alors que leurs habitants paient les mêmes impôts que les résidents israéliens, à peine 10 % du budget de la ville leur est consacré, quand les Palestiniens représentent au moins 37 % de la population5 : « la municipalité de Jérusalem évite délibérément d’investir dans les infrastructures et les services dans les quartiers palestiniens – y compris les routes, les trottoirs, le système de distribution d’eau et les égouts. »6Les Palestiniens de Jérusalem manquent de tout, écoles, centres sociaux, centres de santé, bureaux de poste, etc., et connaissent une situation de pauvreté extrême : 76 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté, ce taux atteignant plus de 83 % chez les moins de 18 ans – contre respectivement 21,7 et 30 % dans le reste d’Israël.7
L’introuvable « troisième intifada »
Telle est donc la réalité que Donald Trump vient de reconnaître comme légitime. Et s’il est peu probable que le président des Etats-Unis ait une quelconque idée de ces données politiques et statistiques, ce n’est pas le cas des dirigeants israéliens et de leurs soutiens inconditionnels aux USA et ailleurs. On comprend d’autant mieux pourquoi la droite et l’extrême droite israéliennes se sentent galvanisées, même s’il ne s’agit bien évidemment pas de considérer que la décision de Trump témoignerait d’un brusque changement de perspective de l’administration étatsunienne.
Avant même la reconnaissance formelle du fait accompli à Jérusalem, Israël a en effet pu agir en toute impunité et en continuant à bénéficier du soutien de la plupart des pays occidentaux, Etats-Unis en tête, jusqu’au « cadeau » d’Obama à la fin de son mandat : 38 milliards de dollars d’aide militaire sur la décennie 2019-2028, un record. Il n’en demeure pas moins que « l’effet Trump » joue à plein en Israël : symbole qui en dit long, le ministre des Transports israélien a annoncé fin décembre que la station de train dont la construction est prévue à proximité de la zone du mur des Lamentations serait baptisée… « Donald John Trump ».
L’arbitrage de Trump n’a toutefois pas déclenché la « troisième intifada » que certains « experts » pronostiquaient, en dépit du bon sens, et surtout de toute compréhension réelle de la situation sur le terrain et de la crise du mouvement national palestinien. Des manifestations ont bien eu lieu, sévèrement réprimées, ainsi que des affrontements, notamment à Jérusalem, entre jeunes Palestiniens et forces armées israéliennes. Mais rien de comparable avec le soulèvement populaire de la fin de l’année 1987, ni même avec la « deuxième intifada » du début des années 2000, pourtant déjà beaucoup moins massive que la première. Car même si elle n’accepte pas le sort qui lui est fait, la population n’est pas prête à s’investir massivement dans la lutte, consciente de la vertigineuse dégradation du rapport de forces, a fortiori dans une période de crise prolongée du mouvement national, affaibli, délégitimé, divisé et miné par des rivalités de pouvoir qui n’ont rien à voir avec la satisfaction des droits nationaux des Palestiniens.
Tel est en effet l’un des paradoxes de ce « processus de paix » qui n’en finit pas de mourir. Alors que plus personne ne croit, dans les territoires palestiniens, qu’il puisse conduire à une quelconque résolution positive du conflit, l’occupation prolongée et l’absence de toute perspective de règlement ont produit des dynamiques institutionnelles conservatrices, y compris dans le mouvement de libération. On pense ici à la « dialectique des conquêtes partielles »8 dont parlait Ernest Mandel à propos de la bureaucratisation des organisations ouvrières, pointant « [ceux qui] se comportent comme si toute nouvelle conquête du mouvement ouvrier devait être subordonnée de manière absolue et impérative à la défense de ce qui existe ».
Les principaux groupes et dirigeants palestiniens sont ainsi dans une logique de défense, voire de consolidation d’un espace, aussi restreint soit-il, au sein d’un dispositif de pouvoir régi par les accords d’Oslo, avec l’existence de « zones autonomes » dont le contrôle est devenu une fin en soi, alors qu’elles étaient à l’origine considérées comme une simple étape avant l’émergence d’un Etat. Un contrôle d’autant plus convoité qu’il permet de développer une base au sein de la population, en premier lieu chez ceux qui exercent un emploi dans l’administration, ces derniers devenant à leur tour, tout comme les nombreux salariés des multiples ONG qui essaiment dans les territoires palestiniens, tributaires du maintien de l’illusion du « processus ».
Impasse stratégique et isolement international
Les crises à répétition et les divisions au sein du mouvement national sont le produit de ce déplacement des enjeux, de la libération nationale vers le contrôle d’un pseudo-appareil d’Etat offrant avantages matériels (aides internationales, salaires, etc.) et symboliques (contacts internationaux, postes à « responsabilité », etc.). Ainsi, alors que le processus d’Oslo est caduc, les structures qui en sont issues continuent d’offrir des avantages aux élites politiques et administratives, les rendant rétives à tout bouleversement d’ampleur et leur permettant de coopter une part significative de la population. 
Ce n’est pas la récente « réconciliation » entre Fatah et Hamas, suite à un accord signé au Caire le 12 octobre 2017, qui va changer les coordonnées de la situation. Il s’agit en effet d’un accord entre deux mouvements affaiblis et en quête de légitimité, imposé par un maréchal Sissi désireux de se poser en acteur incontournable dans la région, et dont le contenu politique est minimal : organiser le retour de l’Autorité palestinienne (AP) à Gaza et lui confier l’administration du territoire. Ce faisant, le Hamas a pu se décharger du poids de la responsabilité administrative de Gaza (et donc de la gestion des conséquences du blocus), espérant se refaire une santé en tant que force d’opposition, tandis que Mahmoud Abbas et l’AP pouvaient de nouveau se revendiquer « seul gouvernement légitime du peuple palestinien ».
Un accord « gagnant-gagnant » pour les deux factions, du moins sur le court terme, mais qui ne présage en rien d’une réconciliation « politique » au sein du mouvement national, et qui n’a produit aucun effet au niveau international : Mahmoud Abbas a été victime d’une énième humiliation avec la décision de Trump, à un point tel que, pour ne pas perdre complètement la face, il proclame aujourd’hui à qui veut l’entendre qu’« en cas de rencontre internationale, [il demande] que les Etats-Unis ne soient pas les seuls médiateurs mais fassent seulement partie des médiateurs ». A chacun sa radicalité…
Malgré ces impasses, la résistance n’a pas disparu des territoires occupés. On pense évidemment à toute et tous ces militant-e-s victimes de la répression des forces d’occupation, de Salah Hamouri à Ahed Tamimi en passant par la députée du FPLP Khalida Jarrar, arrêtés au cours des derniers mois et toujours emprisonnés à l’heure où ces lignes sont écrites. Et l’on pense aussi aux réfugiés de Gaza et de Cisjordanie, aux villageois, aux jeunes de Jérusalem et d’ailleurs, à ces couches  totalement exclues du « processus de paix », qui se confrontent régulièrement à l’armée israélienne lors de rassemblements, de manifestations, d’émeutes.
Mais si ces militant-e-s font preuve d’un courage et d’une détermination exemplaires et que l’instabilité du dispositif d’Oslo témoigne de son incapacité à neutraliser durablement la population des territoires occupés, l’isolement international des Palestiniens leur interdit de modifier substantiellement le rapport de forces. La montée en puissance, au cours des dernières années, de la contre-révolution au niveau régional, contribue à renforcer cet isolement, a fortiori dans la mesure où la très grande majorité des Etats autoritaires arabes, obnubilés par la guerre froide entre l’Arabie saoudite et l’Iran, privilégient un rapprochement avec Israël et les Etats-Unis.
Autant dire l’importance, pour le mouvement international de solidarité, de renforcer les liens avec les acteurs palestiniens de terrain, politiques, associatifs, syndicaux, afin de rompre leur isolement, mais aussi de construire et amplifier la campagne de boycott d’Israël (BDS), qui continue de se développer et d’engranger des victoires. Il faut le répéter : seuls face à Israël et ses soutiens, les Palestiniens ne peuvent pas grand-chose. Or BDS est précisément ce qui permet de peser concrètement sur les rapports de forces en tant qu’acteurs et actrice politiques ici, en faisant pression sur Israël et en luttant contre les complicités de nos propres gouvernements, afin de libérer des espaces et des énergies là-bas et de contribuer, sans se substituer aux Palestiniens, à inverser la tendance à la déstructuration politique et sociale. 
(article publié dans l'Anticapitaliste mensuel, numéro de février 2017)

mardi 16 janvier 2018

Pierre Puchot : « Le phénomène jihadiste dure depuis près de 30 ans, et il va probablement durer encore au moins 30 ans. »

Entretien. Pierre Puchot est journaliste indépendant. Il vient de publier, chez Stock, « Le combat vous a été prescrit : une histoire du jihad en France », coécrit avec Romain Caillet. L’occasion de revenir avec lui sur la genèse du phénomène jihadiste et sur son actualité. Entretien publié sur le site du NPA.   
Dans votre livre, vous expliquez que contrairement à une idée en vogue, le jihadisme n’est pas un phénomène récent en France.
En effet. On constate dès le début des années 1990 la constitution, en France, de réseaux de solidarité avec le GIA algérien : c’est ainsi que s’implante le phénomène jihadiste, avec des jeunes sensibles à la cause algérienne qui fournissent une aide logistique aux membres du GIA qui commettent des attentats en France. Cela se conjugue avec le développement, à l’échelle internationale, du phénomène jihadiste, dans la foulée de l’intervention irakienne au Koweït. Avant cela, le jihadisme contemporain, à proprement parler, n’existe pas, dans le sens où les deux branches du salafisme se confondent : il n’y a pas encore de séparation stricte, chez ces adeptes d’un islam rigoriste, entre une vision essentiellement spirituelle et une vision plus politico-militaire. On a ainsi des salafistes quiétistes, dans une quête essentiellement spirituelle et donc peu portés sur la violence, qui peuvent aussi être séduits par le discours de défense de l’Afghanistan contre l’URSS et, dans le même temps, des salafistes partisans de la lutte armée comme Ben Laden qui sont proches de certains prédicateurs quiétistes. 
C’est à partir de 1991 qu’un violent désaccord va s’exprimer, lorsque l’Arabie saoudite accueille des soldats américains sur son sol dans la perspective de la guerre contre l’Irak. Alors qu’une partie des salafistes disent qu’il faut se ranger à l’avis de l’autorité saoudienne, ceux qui vont devenir l’ossature du courant jihadiste refusent absolument que des soldats « impies » s’installent en terre d’Islam. Et c’est ce courant, qui développe son idéologie et sa théologie propres, qui va « rencontrer », via les réseaux du GIA, les militants français. 
Ces derniers sont également sensibles à la guerre en Bosnie-Herzégovine, vue comme le théâtre de massacres de musulmans, avec notamment le massacre de Srebrenica : certains veulent tenter de faire quelque chose, vont même s’y rendre, avec parfois un côté pieds-nickelés…  
C’est à cette époque que se développe ce que l’on peut appeler la « culture du jihad » : on fait un pas en direction de territoires de guerre, on adopte l’idéologie du martyr. Ceux qui rentrent de Bosnie rencontrent des anciens d’Afghanistan, qui vont les prendre sous leur aile, contribuer à les former, les aider à se rendre à leur tour en Afghanistan. C’est ainsi que naît un milieu de militants jihadistes, qui sera déterminant par la suite puisqu’ils guideront les jihadistes des années 2000 et 2010, vers l’Irak et la Syrie. 
L’État islamique a toutefois des caractéristiques et une force d’attraction spécifiques. 
Oui. L’État islamique (EI) produit ses propres idéologues et s’en prend vivement à certains cheikhs qui sont des références du jihadisme au début des années 2010, comme Abou Mohammed al-Maqdisi. Cela témoigne d’une évolution, qui court sur plus de 25 ans, puisque pendant les années 1990 il n’était évidemment pas question d’instaurer un califat : le jihadisme version EI est antagoniste de celui de Ben Laden et d’al-Qaïda, pour lequel la proclamation du califat par l’EI est beaucoup trop prématurée. Il y a donc une filiation directe, théologique et idéologique, mais l’EI a produit ses propres référents, sa propre idéologie et son propre projet politique, dans lesquels des jihadistes « historiques » se retrouvent, à l’instar de Farid Melouk, membre des réseaux GIA dans les années 1990, et qui se trouve aujourd’hui, très probablement, quelque part entre l’Irak et la Syrie dans les rangs de l’EI au côté de 1 200 autres Français. 
C’est pour cela que vous écrivez que le phénomène jihadiste n’est pas réductible à une « radicalisation express » et que pour être compris, il doit être pensé dans la durée. 
Certains se radicalisent rapidement. Je pense au cas d’un jeune homme originaire du Havre qui, en quelques mois, est d’abord devenu musulman et qui très vite, par des rencontres, a été séduit par le dogme jihadiste sans connaître grand chose à l’Islam, reprenant à son compte un discours antichiite, antisémite, basique et très facile à assimiler. 
Mais ces gens n’existeraient pas s’il n’y avait pas ce que l’on pourrait appeler, en s’inspirant d’Habermas, des « personnes référentes », héritières d’une idéologie qui s’est construite sur 30 ans. Si une forte proportion de ceux qui sont partis en Syrie à partir de 2012 se sont radicalisés rapidement, ceux qui les ont guidés sont des idéologues formés, avec une importante culture théologique, historique, politique, etc. C’est par exemple le cas de Thomas Barnouin, arrêté en décembre par les Kurdes en Syrie. Il avait la biographie de Malcolm X sur sa table de chevet lorsqu’il était plus jeune, il a lu des livres de son grand-père sur la résistance, c’est un excellent médiéviste, cultivé, qui a fait son chemin intellectuel et qui a choisi, en conscience, le jihadisme. 
Dans leur cas, le jihad, finalement, c’est une conjonction de trois choses : un profil sociologique, une démarche théologique, un moment politique. Le moment politique de l’EI a ainsi « rencontré » la démarche théologique de gens qui présentaient un profil relativement friable, en déshérance. 
Du côté du gouvernement français, la lutte contre le jihadisme semble se résumer au couple guerre là-bas/« déradicalisation » ici. Et ça ne semble pas fonctionner… 
Le phénomène jihadiste a été largement sous-estimé en France pendant plus de 25 ans. Et quand les attentats de janvier et novembre 2015 ont eu lieu, il y a eu une forme de sidération, y compris dans les sphères dirigeantes. On a réagi brutalement et sans réfléchir, en réactivant le concept de « guerre contre le terrorisme » et en sortant du chapeau la « déradicalisation ». Mais si on prend un peu de recul, on se rend compte que d’autres États ont, par le passé, tenté la « déradicalisation », et que ça n’a pas marché. En Arabie saoudite, où d’importantes sommes avaient été dépensées pour la « déradicalisation », on a ainsi le cas d’un individu qui, bien que « déradicalisé », est devenu un des émirs d’AQPA (al-Qaïda dans la péninsule arabique). 
Cela ne peut pas fonctionner pour une bonne raison : on ne déradicalise pas sur commande. Des gens qui ont adopté un projet politique suite à un parcours personnel, intellectuel et théologique de plusieurs années ne vont pas changer d’avis du jour au lendemain parce qu’ils auront discuté avec des psys. Cela ne peut venir que d’une démarche longue, dans laquelle l’individu avance de lui-même, sans qu’il y soit contraint par qui que ce soit… 
Quant à la réponse militaire là-bas, là encore c’est une erreur. Ce n’est pas parce que l’EI va subir des défaites militaires en Irak et en Syrie que son rayonnement international va disparaître. L’EI prospère sur des États faillis, et ils sont nombreux de par le monde : des groupes lui ont prêté allégeance dans nombre de pays, de la Libye à l’Asie du Sud-Est, ce qui témoigne de la force d’attraction du groupe, y compris lorsqu’il est en perte de vitesse sur le plan militaire. L’EI et les groupes desquels il est issu ont déjà subi d’importantes défaites militaires par le passé, ce qui ne les a pas empêchés de se reformer et de se renforcer.
Une dernière question d’actualité : que faire des jihadistes français qui se font arrêter en Irak et en Syrie ? 
Sur ce sujet, il faut essayer de garder la tête froide. Le phénomène jihadiste dure depuis près de 30 ans, et il va probablement durer encore au moins 30 ans. La réponse ne peut donc pas être de confier la patate chaude aux Kurdes, dont la situation politique et territoriale est plus qu’instable, ni aux Irakiens, qui évoluent dans un État failli, de guerre civile larvée, et qui pratique la peine de mort. On croit se débarrasser du problème, mais c’est en réalité le meilleur moyen de le faire persister. La haine que pourraient susciter des procédures expéditives, voire des exécutions, contribuerait à alimenter encore un peu plus le sentiment d’injustice sur lequel le jihadisme prospère, et convaincre de jeunes Français sympathisants de l’EI de rejoindre eux aussi le jihad… 
Faire revenir les jihadistes, en négociation avec les autorités locales bien sûr, et organiser de véritables procès, ce serait déjà témoigner du fait qu’on prend au sérieux le problème, qu’on s’en occupe et qu’on n’essaie pas de s’en débarrasser en le confiant à d’autres. De véritables « grands procès » pourraient permettre d’explorer en profondeur le phénomène jihadiste, de mieux le comprendre, et cela pourrait peut-être même permettre d’avoir un véritable débat, large et constructif, sur le sujet, déconnecté du prisme émotionnel qui écrase aujourd’hui la question.