dimanche 20 décembre 2020

Il y a 10 ans, les soulèvements arabes


Jonathan Rashad/Wikimedia Commons
Le 17 décembre 2010, le jeune Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant à Sidi Bouzid, ville du centre de la Tunisie, s’immolait par le feu après la confiscation, par les forces de sécurité du régime de Ben Ali, de son outil de travail (une charrette et une balance). Ce geste tragique fut le déclencheur d’un soulèvement populaire régional qui, 10 ans plus tard, n’a pas fini de bouleverser la région Moyen-Orient Afrique du Nord ni d’inspirer les peuples du monde entier.

Publié sur lanticapitaliste.org.

Si l’immolation de Mohamed Bouazizi a suscité un sentiment d’identification collective, bien au-delà des frontières de la Tunisie, c’est qu’elle a incarné, de manière dramatique, la situation misérable d’une jeunesse précaire, sans avenir, sujette à la répression et à l’arbitraire de policiers reproduisant les pratiques clientélistes des clans au pouvoir, en exigeant des bakchichs pour « fermer les yeux » sur des pratiques illégales aux yeux de la bureaucratie administrative.

Extrême pauvreté, inégalités, chômage de masse chez les jeunes, mainmise des dirigeants et de leurs proches sur les richesses nationales, poids du clientélisme et persistance de l’autoritarisme : c’est la conjonction – et la persistance – de ces facteurs qui ont été les causes expliquant le soulèvement régional, et pas uniquement l’absence de démocratie politique. Et si des revendications démocratiques ont été mises en avant, les analyses réduisant les aspirations populaires à la demande d’élections libres et de pluralisme politique se sont avérées erronées.

Violence de la contre-révolution

À défaut d’alternative progressiste crédible et malgré la puissance et la massivité des soulèvements, on a progressivement assisté, à l’échelle régionale, y compris dans les pays où des élections ont été organisées, à une polarisation réactionnaire entre, d’une part, anciens régimes et, d’autre part, intégrisme islamique dominé par les Frères musulmans, ce qui a posé une chape de plomb sur les aspirations populaires de 2010-2011, les politiques des puissances régionales et internationales contribuant à alimenter cette polarisation. 

Les revendications des peuples insurgés n’ont pas été satisfaites et, bien au contraire, la région a connu une véritable descente aux enfers : alliance des forces contre-révolutionnaires en Tunisie, restauration autoritaire en Égypte, désintégration de la Libye, conflits sanglants au Yémen et en Syrie… Les rivalités entre les pôles contre-révolutionnaires n’ont pas mécaniquement ouvert d’espace pour les forces progressistes, et ces dernières sont aujourd’hui davantage dans une stratégie de survie que de développement. 

Qui plus est, l’évolution de la situation nous rappelle que la contre-révolution n’est pas un retour aux conditions qui préexistaient au soulèvement révolutionnaire : « Une contre-révolution n’est pas une révolution en sens contraire (une révolution inversée), mais le contraire d’une révolution, non pas un événement symétrique à l’événement révolutionnaire, mais un processus » (1). Un processus qui passe non seulement par la destruction des acquis, aussi maigres soient-ils, du soulèvement révolutionnaire, mais aussi par l’annihilation préventive des conditions de possibilité d’un nouveau soulèvement.

Les 10 années qui se sont écoulées depuis l’onde de choc de 2010-2011 ont également été l’occasion, pour les puissances impérialistes, de faire la démonstration de leur hypocrisie criminelle et de leur cynisme morbide, préoccupées avant tout par la « stabilisation » économique et la redistribution des zones d’influence et aucunement par l’amélioration des conditions de vie des peuples de la région. Malgré des discours de façade sur la nécessaire « démocratisation », le soutien politique et militaire apporté à la réaction régionale s’est ainsi renforcé, en dépit de la répression tous azimuts, des centaines de milliers de morts et des millions de réfugiéEs et déplacéEs. Le tapis rouge récemment déroulé au dictateur Sissi par l’autocrate Macron en est l’une des illustrations les plus récentes… et des plus répugnantes.

Une source d’inspiration mondiale

Mais les raisons de la colère sont toujours bien là, et ceux qui faisaient le pari d’une stabilisation régionale par la contre-révolution en sont pour leurs frais. Du Liban à l’Algérie, de l’Irak au Maroc, des soulèvements de plus ou moins grande ampleur se sont succédé au cours des dernières années, montrant que la contre-offensive réactionnaire, incapable d’éteindre l’incendie régional, n’a pas été capable de stabiliser la situation et de produire un « nouvel ordre » consolidé et un tant soit peu légitime. Qui plus est, la grande révolte de 2010-2011 fut un précurseur d’autres soulèvements à l’échelle internationale, ouvrant une vague de contestation mondiale du capitalisme néolibéral autoritaire, du Chili à Hong Kong en passant par Porto Rico et la Catalogne, autant de pays où l’héritage des soulèvements arabes a été explicitement revendiqué.

Ces phénomènes d’identification se sont reproduits et développés, avec le développement d’un mouvement mondial « synchronisé mais non coordonné » (2) remettant en cause le capitalisme néolibéral-autoritaire (3) : « Quand les Catalans sont allés bloquer l’aéroport de Barcelone le 14 octobre [2019], ils ont affirmé s’inspirer des méthodes de Hong Kong. Qui en retour a vu s’afficher, par solidarité, le 24 octobre [2019], en plein centre-ville, des centaines de drapeaux catalans brandis par des manifestants pour dénoncer "le même destin tragique" » (4). Gilets jaunes au Liban ou en Irak, parapluies à Paris, masques de Guy Fawkes, de Dali ou du Joker un peu partout, techniques de résistance à la répression qui voyagent de Hong Kong au Chili : des révoltes interconnectées, qui se regardent, se nourrissent et se soutiennent symboliquement, face à des gouvernements adeptes des mêmes ­politiques austéritaires et répressives.

Dix ans après, nous ne devons pas l’oublier : les soulèvements de l’hiver 2010-2011 furent, malgré la violence de la contre-révolution, l’expression de la possibilité, et même de la nécessité, de se révolter contre un ordre injuste, et une source d’inspiration et de fierté pour les oppriméEs et les exploitéEs du monde entier. À l’occasion du dixième anniversaire de ces soulèvements, le meilleur hommage que l’on puisse rendre aux insurgéEs martyrs et à toutes celles et tous ceux qui continuent de se battre dans l’adversité, est de demeurer intransigeants quant à notre anti-impérialisme, notre inter­nationalisme et notre solidarité avec les peuples en lutte, mais aussi et surtout d’amplifier notre combat, ici et maintenant, pour un monde meilleur.

(1) Daniel Bensaïd, préface à l’Introduction au marxisme d’Ernest Mandel, Éditions Formation Léon Lesoil, Bruxelles, 2007.
(2) Dan La Botz, « The World Up in Arms Against Austerity and Authoritarianism », New Politics, 26 octobre 2019.
(3) Lire à ce propos Julien Salingue, 
« Un soulèvement mondial contre le capitalisme néolibéral-autoritaire ? », 1er janvier 2020. 
(4) Nicolas Bourcier, « Algérie, Liban, Irak, Chili, Hongkong... La contestation est mondiale », lemonde.fr, 8 novembre 2019. 

mercredi 18 novembre 2020

« Hold-up », le documentaire qui se trompe de complot

En quelques jours, le documentaire Hold-up, réalisé par Pierre Barnérias, est devenu l’objet de nombreuses discussions : dans les « grands médias », où articles, chroniques et débats se multiplient pour tenter, parfois, de « comprendre » les fortes audiences du documentaire (déjà près de trois millions de vues selon un décompte de France Inter) et, souvent, de démontrer qu’il est empli de contre-vérités, d’approximations et de manipulations ; dans la population également, avec de nombreuses discussions sur les lieux de travail ou les réseaux sociaux, mais aussi dans les familles ou les cercles amicaux. Avec un mot qui revient en boucle : « complotisme ».

Publié le 17 novembre sur le site l'Anticapitaliste.

Nous ne proposerons pas ici une critique linéaire du documentaire, ni une énième opération de « décryptage » de son contenu. D’autres l’ont fait, avec plus ou moins de réussite et plus ou moins d’honnêteté, pointant un certain nombre de problèmes : « experts » aux parcours douteux et/ou intervenant hors de leur domaine d’expertise, petits et gros arrangements avec les chiffres et les données scientifiques, informations inexactes, voire mensongères, etc. (1) Ce qui nous intéressera ici est plutôt la thèse du film, les bonnes et les mauvaises raisons de le qualifier de « complotiste », les explications rationnelles de son succès, et les dangers qui l’accompagnent. 


Au sens strict, un complot 


Le documentaire de plus de 2h40 propose, à grands traits, la thèse suivante, même si elle n’est jamais explicitement et complètement formulée : la dangerosité du Covid-19 a été volontairement exagérée par les gouvernants et autres « élites », notamment économiques, afin de leur permettre, à coups de mensonges, de faire accepter ou d’imposer un vaste projet de réorganisation de l’ensemble des rapports sociaux. La lutte apparente contre le Covid-19 dissimulerait donc un tout autre but, tenu secret et « révélé » par le film Hold-up qui aurait pu, d’après les propos de son producteur Christophe Cossé, s’appeler « Coup d’État ».

Il s’agirait donc bien, à proprement parler, d’un complot, au sens d’un projet élaboré et mené secrètement par un groupe d’individus, ici issus des milieux économiques, scientifiques, politiques et médiatiques, qui se seraient entendus pour construire et diffuser un vaste mensonge destiné à couvrir des desseins inavouables. C’est ce mensonge et ces desseins que Hold-up se propose de dévoiler, à grands renforts d’informations « censurées » et d’interviews inédites.  

Le documentaire est long, il accumule informations, témoignages et bribes d’analyses, joue sur les peurs et inquiétudes — légitimes — liées à la crise sanitaire et à sa gestion calamiteuse, mais l’un de ses principaux ressorts est la suggestion : certaines phrases sont inachevées, certains raisonnements incomplets, certaines informations peu ou pas commentées… Un procédé qui permet de donner l’impression à tout un chacun de ne pas se sentir contraint et de tirer ses propres conclusions, lesquelles sont toutefois bornées par le propos général — et unilatéral — du documentaire : quelles que soient lesdites conclusions, elles auront ainsi nécessairement comme point commun le fait de constater qu’« on » nous a menti, qu’« on » a voulu nous dissimuler la vérité, qu’« on » a élaboré des projets cachés, sans que les spectateurEs puissent réellement savoir, mis à part quelques noms (Bill Gates, Jacques Attali), qui est réellement ce « on », dans quels cadres « on » s’organise et prend des décisions et surtout comment « on » a pu élaborer un tel plan sans que personne — ou presque — n’en sache rien.  


L’opportunisme n’est pas un projet organisé


L’accusation de « complotisme » est aujourd’hui maniée avec beaucoup de légèreté, de façon intéressée, et sert souvent, en tout cas lorsqu’elle vient des autorités, qu’elles soient politiques ou médiatiques, d’arme de délégitimation massive. Elle est en effet de plus en plus souvent jetée au visage de toutes celles et tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, remettent en question l’explication dominante de certains événements ou phénomènes, voire taxent certains responsables politiques et/ou journalistes de diffuser des informations mensongères. 

Hors de question, en ce qui nous concerne, de hurler avec ces loups-là, a fortiori dans la mesure où l’on sait que des complots, au sens strict du terme, ont déjà existé (organisation du coup d’État de Pinochet en 1973, financement secret et illégal des contras au Nicaragua…), sans parler des mensonges d’État (plan « Fer à cheval » de Milosevic, armes de destruction massive en Irak…), et que rien n’interdit donc de penser qu’il pourrait en exister encore. Nier ces phénomènes et se contenter de taxer Hold-up et ses partisans de « complotistes », sans autre forme de cérémonie et souvent avec mépris et arrogance, ne peut que renforcer ces derniers : ceux qui nient l’existence de complots couvrent le complot, et démontrent dès lors son existence.

Si le documentaire Hold-up peut être qualifié de complotiste, ce n’est pas parce qu’il pointe les incohérences, voire les mensonges, des autorités, ni même parce qu’il veut faire entendre « autre chose » que la « version officielle ». À ce titre, nous serions nombreux à être complotistes, tant nous avons été nombreux à dénoncer ces mensonges et à affirmer que, contrairement à ce qu’ils prétendaient, nos gouvernants étaient avant tout préoccupés par la sauvegarde des profits et pas par la mise en œuvre d’une politique sanitaire efficace sauvant un maximum de vies.

Mais là où Hold-up bascule, c’est en confondant allègrement, d’une part, l’opportunisme de certains secteurs des classes dominantes, qui tentent de profiter d’une crise sanitaire bien réelle, et, d’autre part, un projet organisé visant à provoquer une crise sanitaire artificielle pour mettre en place un programme tenu secret. Affirmer que certains n’ont aucun scrupule à exploiter toutes les opportunités pour asseoir leur domination politique et/ou économique est une chose. Prétendre que des milliers d’individus, issus de dizaines de pays, de milieux professionnels hétérogènes, etc., se seraient secrètement entendus pour diffuser un même mensonge, en est une autre.


Un Hold-up contradictoire


On ne peut ainsi manquer de s’étonner, en visualisant Hold-up, de la facilité et de la rapidité avec lesquelles un réalisateur dont l’un des principaux faits d’armes était, jusqu’à présent, un documentaire sur les apparitions de la Vierge Marie (2), a pu, en quelques semaines, mettre à jour une telle conspiration. De toute évidence, le mensonge n’était guère bien protégé, et l’on se demande comment des journalistes de métier qui n’ont jamais manqué de s’en prendre aux autorités étatiques et/ou aux puissances économiques (de Mediapart aux journalistes d’investigation aux États-Unis), ont pu passer à côté d’un tel scoop. Ou alors feraient-ils et elles aussi, peut-être à leur corps défendant, partie du complot ? Poser la question, c’est y répondre, et l’on voit bien l’absurdité de la chose, a fortiori lorsque l’on sait qu’une large partie des informations factuelles « révélées » par Hold-up proviennent précisément… du travail de ces journalistes.

Deuxième problème, et pas des moindres : si certains, qu’ils soient propriétaires de grands groupes capitalistes ou responsables politiques, tirent leur épingle du jeu, cela n’empêche nullement que d’autres, qu’ils soient propriétaires de grands groupes capitalistes ou responsables politiques, figurent eux aussi parmi les victimes de la crise sanitaire. La perte de popularité, voire les défaites électorales, de divers gouvernements des pays capitalistes développés, et les pertes financières de grands groupes industriels, en raison notamment des politiques de confinement, sont là pour en témoigner. Et on se demande bien comment ceux-là, qui participent tout autant aux réunions internationales entre chefs d’État et/ou aux forums économiques mondiaux, n’auraient rien vu venir, ou auraient accepté docilement, et en silence, de figurer parmi les perdants de la crise.

Enfin, et la liste n’est pas exhaustive, on ne peut s’empêcher de relever l’un des paradoxes majeurs de Hold-up : le documentaire a en réalité recours à l’ensemble des procédés dont il accuse ceux qui organiseraient ou couvriraient les mensonges des autorités. Ainsi (et entre autres) : multiplication de l’appel à des « experts » dont les titres parfois ronflants (3) semblent servir essentiellement d’argument d’autorité, à défaut de preuves de ce qu’ils avancent ; sélection des chiffres et des statistiques qui servent le propos du documentaire, et dissimulation, voire élimination, des données gênantes (4) ; affirmations contradictoires, comme celle consistant à reprocher au gouvernement de ne pas avoir anticipé les stocks et les distributions de masques alors que le documentaire explique un peu plus tôt que les masques sont inutiles, et même dangereux… Reproduire, dans la construction d’un documentaire entendant dénoncer une grande « manipulation », les procédés malhonnêtes que l’on attribue à ceux qui nous « manipuleraient » : pour le dire « à la Hold-up », chacun pourra en tirer ses conclusions quant aux intentions et à l’honnêteté des auteurs du film (5).


Rationalités d’un succès


Force est toutefois de constater que Hold-up « fonctionne » et rencontre un écho considérable, apparaissant pour divers secteurs de la population comme rétablissant, sinon « la vérité », au moins « certaines vérités » sur la crise du Covid. Un phénomène qu’il ne s’agit ni de négliger ni de considérer avec mépris, dans la mesure où il s’explique rationnellement, trouvant sa principale source non dans une prétendue « crédulité » du public mais bien dans une défiance à l’égard, principalement, des responsables politiques et des grands médias. Une défiance qui ne date pas d’hier et qui est d’autant plus compréhensible au regard de la gestion calamiteuse de la crise sanitaire, des mensonges et contradictions de nos dirigeants, de leur absence totale de volonté d’associer la population aux décisions la concernant au premier chef, privilégiant l’autoritarisme et le paternalisme, mais aussi de la couverture médiatique catastrophique de la séquence « Covid », avec une course au sensationnalisme faisant fi de l’incompatibilité entre les temporalités médiatique et scientifique (6). Défiance à laquelle s’ajoute celle vis-à-vis des autorités sanitaires et médicales, voire de la science « institutionnelle » en général — d’où le succès de la figure du « médecin/chercheur rebelle » —, qui mériterait une étude à part entière et que nous ne développerons pas ici.  

Autre explication rationnelle de l’écho rencontré par Hold-up : le fait qu’il accumule un certain nombre d’informations et d’éléments bien réels qui tendent à montrer à quel point les puissants de ce monde privilégient leurs intérêts sur ceux des populations. Là encore, ce n’est pas nous, partisans du mot d’ordre « Nos vies, pas leurs profits », qui dirons la contraire, tant le système capitaliste démontre chaque jour un peu plus à quel point le règne du profit et de la concurrence à outrance est générateur de toujours plus de catastrophes, sanitaires, sociales, écologiques, et tant les « Big Pharma », pointées dans le documentaire, sont une caricature de ce système qui marche sur la tête. Et cela, aucun « fact-checkeur », aussi progressiste soit-il, ne pourra le « débunker ». D’où les impasses de toute critique de Hold-up se contentant de vouloir « rétablir la vérité » (7), mais aussi de toute entreprise de « lutte contre le complotisme » qui se limiterait à critiquer des « idées dangereuses » et ne s’attaquerait pas aux bases matérielles du développement de ce phénomène : captation des richesses et des postes de pouvoir par une petite minorité, inégalités sociales, autoritarisme, anémie du pluralisme dans les médias, etc. Dans de telles circonstances, il est en outre évident que les remontrances et les leçons de maintien arrogantes administrées par les tenanciers politiques et médiatiques de cet ordre économique et social fondamentalement injuste ne risquent pas de convaincre celles et ceux qui ont été séduits, même partiellement, par Hold-up. Bien au contraire.


S’organiser contre l’impuissance


Ces explications rationnelles ne signifient pourtant pas qu’un tel documentaire constituerait une arme pour lutter contre ces puissants qui nous emmènent dans le mur. En réalité, Hold-up désarme davantage qu’il n’arme, en se refusant obstinément à nommer les forces sociales, au-delà des individus, dont les intérêts sont structurellement contradictoires avec ceux de l’immense majorité de la population, laissant ainsi la porte ouverte à tous les fantasmes. Or, les capitalistes ne « complotent » pas, ils tentent de perpétuer et de renforcer un mode de production basé sur l’exploitation de la majorité par une minorité, et donc sur la domination, notamment organisée par le biais de structures politico-administratives nommées États. Face à cela, des gens résistent, des populations luttent, des forces sociales se mobilisent, et l’on ne peut que constater — sans grande surprise — à quel point cette dimension est omise de Hold-up, que ce soit en termes descriptifs ou de perspectives.

On notera ainsi l’absence totale, dans le film, de place donnée à celles et ceux qui, bien avant Hold-up, ont dénoncé, par leurs luttes concrètes, le scandale de la (non-)gestion de la crise sanitaire — notamment les personnels des hôpitaux débordés, quasi-invisibles dans le documentaire, sans doute parce qu’ils et elles ne cadraient pas avec l’idée d’une crise « exagérée » — et proposent d’autres perspectives que la passivité dans laquelle nous conforte le film. Car ce qui se dégage de Hold-up est bien un sentiment d’impuissance généralisée : comment se battre contre des complots, par définition cachés, contre leurs auteurs, par définition insaisissables, et contre des réseaux occultes, qui s’organisent par définition secrètement ? La réponse de Hold-up est simple, individuelle et « à domicile » : faire connaître Hold-up et financer sa société de production, mais aussi « s’informer par soi-même », sans doute en se tournant vers d’autres spécialistes de la traque des complots… dont on connaît malheureusement les inclinations politiques. Nous n’avons guère été surpris de constater que le complotiste antisémite Alain Soral faisait ainsi la promotion de Hold-up depuis son compte Twitter : « Visionnez ici Hold-up, le documentaire que l'oligarchie veut interdire ».

Or, si l’on veut vraiment lutter, ici et maintenant, contre la gestion calamiteuse de la crise sanitaire et contre le « monde d’après » — déjà là — des capitalistes (8), dans l’objectif d’aller au-delà de l’indignation et d’agir pour (tenter de) changer les choses, c’est tout autre chose qu’il faut faire, en refusant de se laisser charmer/tétaniser par des marchands de peur qui ont, eux aussi, un agenda personnel et/ou politique, pas toujours bien dissimulé. Il s’agit de ne pas céder au sentiment d’impuissance et de se battre concrètement, et collectivement, dès aujourd’hui, pour des droits bien réels, contre des politiques publiques tout sauf secrètes, décidées et mises en œuvre par des acteurs clairement identifiés, qu’ils soient au gouvernement ou dans les conseils d’administration du CAC 40. L’histoire, y compris récente, nous enseigne que c’est seulement lorsque les indignations individuelles se transforment en mobilisations de masse, posant la question d’une autre organisation de la société, que les puissants prennent peur et peuvent réellement vaciller.


(1) Voir par exemple Checknews, « Covid-19 : dix contre-vérités véhiculées par "Hold-up" », sur https://www.liberation.fr/france/2020/11/12/dix-contre-verites-vehiculees-par-hold-up_1805434, les Décodeurs, « Les contre-vérités de "Hold-up", documentaire à succès qui prétend dévoiler la face cachée de l’épidémie », sur https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/11/12/covid-19-les-contre-verites-de-hold-up-le-documentaire-a-succes-qui-pretend-devoiler-la-face-cachee-de-l-epidemie_6059526_4355770.html, ou Grégory Rozières, « "Hold-up", le documentaire sur le Covid-19 confronté aux faits scientifiques », en ligne sur https://www.huffingtonpost.fr/entry/documentaire-hold-up-sur-le-covid-19-science-complot_fr_5fad4c93c5b635e9de9fc76e.  

(2) M et le 3e secret (2014). Documentaire à propos duquel il expliquait en 2015 : « En tant que journaliste, mon opinion importe peu. Je tends le micro à Marie, qui s’adresse à ses enfants en plusieurs endroits de la planète et à plusieurs époques. Ce sont bien ses propos et non les miens. » Ou encore : « En tant que premier gouvernement mondial, rassemblant 1,2 milliards de fidèles sur toute la planète, l’Église catholique dispose d’un maillage unique qui attise les convoitises. Elle est l’objet d’infiltrations de la part de réseaux qui exècrent toute croyance en Dieu. Au fil de mon enquête, je découvre ainsi que le Parti communiste a infiltré les séminaires à partir des années 30. Je montre aussi que les sociétés secrètes le sont de moins en moins ! Les francs-maçons ont vite compris depuis deux siècles l’importance de contrôler ce gouvernement mondial. » 

(3) « Docteur en psychopathologie spécialiste des pathologies du pouvoir », « Expert en pharmacologie et toxicologie », « Chef d’entreprise spécialisée dans le numérique ». On notera même que l’un des « experts », Olivier Vuillemin, est présenté successivement comme « expert en fraude scientifique » et « expert en métrologie de la santé ». Mention spéciale à la « profileuse » Nadine Touzeau, interrogée à la fin du film, qui décrit les profils psychologiques de diverses personnes à partir de photos, s’appuyant sur leur regard ou la commissure de leurs lèvres… 

(4) Ainsi du cas de la Suède, citée comme exemple car elle n’aurait « pas confiné » (ce qui est déjà, en soi, une approximation) : le documentaire propose une infographie « montrant » que la Suède a connu un pic à 111 morts au printemps, tandis que la France atteignait un sommet à 1438 morts le 15 avril. Commentaire : « Les chiffres parlent d’eux-mêmes ».  Sauf que les chiffres ne parlent jamais d’eux-mêmes, et qu’on les fait toujours parler, en fonction de ceux que l’on choisit et de comment on les présente : Checknews indique ainsi que « sur toute la première vague, et pas seulement au moment du pic, la Suède comptait, en cumulé, davantage de morts que la France : au 18 juin, elle enregistrait ainsi 494 morts par million d’habitants, contre 442 par million d’habitants pour la France ».

(5) Comme l’a relevé Mediapart, le producteur Christophe Cossé déclarait d’ailleurs dans une récente interview publiée par France-Soir : « J’ai décidé il y a une dizaine d’années de parfaire ma formation en faisant un master en psy et en PNL [programmation neuro-linguistique] et c’est là que j’ai trouvé tous les outils de la manipulation ». Aveu ou maladresse ? (Cité dans Lucie Delaporte, « Le documentaire "Hold-up", une parodie d’investigation », en ligne sur https://www.mediapart.fr/journal/france/171120/le-documentaire-hold-une-parodie-d-investigation)

(6) Voir à ce propos l’excellente rubrique « Crise du coronavirus » de l’observatoire critique des médias Acrimed : https://www.acrimed.org/-Crise-du-coronavirus-

(7) Sur les limites intrinsèques de la « pensée fact-checkeuse », lire Frédéric Lordon, « Politique post-vérité ou journalisme post-politique ? » (novembre 2016), en ligne sur https://blog.mondediplo.net/2016-11-22-Politique-post-verite-ou-journalisme-post

(8) Voir notre article « Leur "monde d’après" est déjà là, la contre-offensive reste à construire », dans lequel nous nous intéressions déjà, en juin dernier, aux volontés capitalistes de profiter de la crise sanitaire, en nous appuyant sur une série de documents, de déclarations et de décisions tout sauf secrètes : https://lanticapitaliste.org/opinions/strategie/leur-monde-dapres-est-deja-la-la-contre-offensive-reste-construire

dimanche 1 novembre 2020


L’auteur de l’Anthropocène contre l’histoire (la Fabrique, 2017) et de Comment saboter un pipeline (la Fabrique, 2020) récidive, et c’est une bonne nouvelle. Dans la Chauve-souris et le capital, Andreas Malm, géographe marxiste suédois, actualise sa démarche et ses analyses écologistes au moyen d’une « enquête » sur le Covid. Un réquisitoire contre les conséquences des destructions environnementales consubstantielles au capitalisme, doublé d’une réflexion et de propositions stratégiques, dans la lignée des précédents ouvrages de l’auteur.

Publié sur lanticapitaliste.org

« Ce monde pourrait être laissé tranquille »

Déforestation, commerce des animaux sauvages, circulation accélérée des personnes et des marchandises : pour Andreas Malm, l’émergence et la diffusion de l’épidémie de Covid-19 porte le sceau du capitalisme mondialisé. L’auteur relate ainsi les effets de la déforestation, qui provoque de brutaux déplacements d’espèces animales, et multiplie les lieux de « rencontres » improbables entre espèces, qui sont autant de foyers propices à la constitution et à la diffusion de nouveaux virus. Des virus qui atteignent de plus en plus, et de plus en plus rapidement, les êtres humains, du fait de leur présence accrue dans des zones où ils sont au contact d’espèces « sauvages », mais aussi du commerce lucratif des animaux dits « de brousse ».

Au total, et ce contrairement à ce que voulaient nous faire croire les adeptes de la « fin de l’histoire » et du progrès continuel que représenterait le capitalisme, on assiste à un regain des épidémies. « Il est pour ainsi dire logique que de nouvelles maladies étranges surgissent du monde sauvage : c’est précisément au-delà du territoire des humains que résident des pathogènes inconnus. Mais ce monde pourrait être laissé tranquille. Si l’économie actionnée par les humains ne passait pas son temps à l’assaillir, à l’envahir, à l’entailler, à la couper en morceaux, à le détruire avec un zèle frisant la fureur exterminatrice, ces choses n’auraient pas lieu. Bien à l’abri parmi leurs hôtes naturels, les agents pathogènes n’auraient pas à bondir vers nous. » Le Covid-19 a fait le saut.

« On nous a toujours dit que nous étions irréalistes »

Andreas Malm interroge également les stratégies mises en œuvre par les gouvernements pour tenter de freiner la diffusion de l’épidémie de Covid. Implacable constat là encore : le branle-bas de combat international s’explique par le fait que ce sont les pays capitalistes les plus riches qui ont été rapidement l’épicentre de la pandémie. Les mesures draconiennes mises en place (couvre-feu, confinement, etc.), imposées par l’état de délabrement des services de santé, sont analysées comme autant de décisions visant à éviter de véritables scandales sanitaires (hôpitaux débordant de malades de pouvant être accueillis, centaines de milliers de morts), mais aussi comme autant de démonstrations de l’égoïsme des pays riches, capables de prendre des mesures radicales uniquement quand « leurs » populations sont concernées.

Dans un stimulant parallèle avec la lutte contre le changement climatique, Malm montre ainsi que les mesures prises au printemps, jusqu’à la quasi-interruption de toute vie économique, constituent un précédent à prendre au sérieux. Depuis des années, on explique à celles et ceux qui luttent contre le changement climatique que leurs revendications manquent de toute forme de « pragmatisme » et qu’elles représenteraient des pertes économiques telles que le monde ne s’en relèverait jamais. Et pourtant : « Personne n’a jamais proposé de mettre le capitalisme sur “pause” du jour au lendemain pour sauver le climat. Personne n’a suggéré de réduire les émissions [de gaz à effet de serre] d’un quart en trente jours — la revendication d’une baisse de 5 ou 10 pour cent par an paraissait d’un extrémisme inacceptable. Personne n’a soutenu que l’humanité devait être mise sous couvre-feu. […] Et pourtant, on nous a toujours dit que nous étions irréalistes, idéalistes, rêveurs ou alarmistes. »

« Léninisme écologique »

Dans la dernière partie de l’ouvrage, Andreas Malm revient sur l’attitude des révolutionnaires russes, et notamment de Lénine, face à la « catastrophe imminente » liée aux conséquences de la Première Guerre mondiale : « La guerre a engendré une crise si étendue, bandé à tel point les forces matérielles et morales du peuple, porté des coups si rudes à toute l'organisation sociale actuelle, que l'humanité se trouve placée devant cette alternative : ou bien périr, ou bien confier son sort à la classe la plus révolutionnaire, afin de passer aussi rapidement et radicalement que possible à un mode supérieur de productionChamp caché » (1). Pour l’auteur, les militantEs écologistes anticapitalistes devraient aujourd’hui actualiser une telle démarche, en expérimentant un « léninisme écologique » vu comme une « boussole de principes », qui assume une radicalité et une posture d’urgence liées à l’imminence de la catastrophe finale, défende le caractère éminemment conflictuel des revendications écologiques et l’impossibilité de parvenir à des compromis avec les capitalistes, en se situant dans une démarche de classe… et de mobilisation.

La Chauve-souris et le capital : stratégie pour l’urgence chronique, Andreas Malm (traduit de l'anglais par Étienne Dobenesque), éditions la Fabrique, 248 pages, 15 euros.

(1) V.I. Lénine, « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer », dernier chapitre (1917).

mercredi 28 octobre 2020

Islam, « islamisme », jihadisme : en finir avec les amalgames

Depuis l’horrible assassinat de Samuel Paty, c’est à un véritable déchaînement islamophobe que l’on assiste, qui se nourrit notamment d’une confusion entre islam, « islamisme » et jihadisme. Une confusion qu’il s’agit de refuser et de démonter, en paroles et en actes. 

Publié le 28 octobre 2020 sur le site l'Anticapitaliste

L’assassinat de Samuel Paty par un jeune Tchétchène radicalisé par les thèses jihadistes est l’expression de la persistance de l’existence, en France, d’individus pouvant « passer à l’acte » dans le cadre d’opérations violentes au nom d’un fondamentalisme islamique de type spécifique, le jihadisme. Si rien ne semble indiquer que ce jeune ait agi sur ordre, cela ne signifie pas pour autant que son geste serait le « coup de folie » d’un « déséquilibré ». Comme le montre sa revendication sur Twitter – qu’il avait pré-rédigée avant l’assassinat –, il donne un sens politique à son acte : il s’adresse nommément à Macron, « le dirigeant des infidèles », affirmant qu’il vient de tuer « un de [ses] chiens de l'enfer qui a osé rabaisser Muhammad » et ordonnant au président français de « calme[r] ses semblables avant qu'on ne vous inflige un dur châtiment ». 

Le profil de l’assassin confirme qu’il s’agit d’un jeune empreint de l’idéologie jihadiste, avec notamment de multiples tweets sans ambiguïté au cours des derniers mois, dont certains ont été signalé par des internautes à la plate-forme Pharos en raison de leur contenu violent, antisémite, menaçant, etc. À noter également une série de tweets consacrés à « la mécréance de l’État saoudien, de ses dirigeants ainsi que de tous ceux qui les soutiennent », peu ambigu quant au positionnement politico-religieux du jeune homme. S’il demeure encore des zones d’ombre sur son parcours et sur les interactions qu’il a pu avoir sur internet dans les jours qui ont précédé l’assassinat de Conflans Sainte-Honorine, nul doute que Samuel Paty est apparu comme une « cible » à un individu qui se posait déjà la question de passer à l’acte.


Sur le jihadisme

Le jihadisme repose sur le principe de l’action violente, individuelle ou collective, contre des objectifs (États, groupes sociaux, individus) considérés comme les ennemis d’une vision ultra-rigoriste de l’islam, avec en arrière-plan le projet de l’instauration d’une loi islamique stricte sur le territoire le plus étendu possible. Selon les partisans du jihadisme, le jihad peut être défensif (protéger des terres d’islam) ou offensif (s’emparer de nouvelles terres), ce qui explique pourquoi les jihadistes se considèrent partout en guerre, y compris contre d’autres musulmanEs, qu’il s’agisse de groupes ou de pouvoirs étatiques, accusés de trahir l’islam « véritable ». Les attentats commis contre des pays occidentaux s’inscrivent dans le même logiciel : cibler ceux qui, par leurs discours et/ou leurs actions, porteraient atteinte à l’intégrité de l’islam et/ou viendraient en appui à des groupes ou pouvoirs étatiques musulmans « traîtres », et défendre, en actes, les « terres d’islam » contre « les Juifs et les Croisés ».

Le jihadisme repose donc sur un corpus politico-religieux, qui offre une « vision du monde » à ses adeptes mais qui, comme l’a notamment montré le chercheur Olivier Roy, attire aussi en raison des modalités d’action qu’il propose. Contre un Gilles Kepel, autre chercheur, beaucoup plus médiatisé – et nettement réactionnaire –, qui affirme que le jihadisme est le produit d’une « radicalisation de l’islam », Roy explique ainsi que l’on assiste plutôt à une « islamisation de la radicalité ». Certains jihadistes seraient ainsi davantage fascinés par les actions violentes que par l’islam rigoriste lui-même, et auraient pu faire d’autres choix s’ils avaient rencontré d’autres idéologies radicales avant de croiser la route du jihadisme. La thèse de Roy n’est évidemment pas auto-suffisante, qui peut conduire à relativiser l’importance du corpus religieux jihadiste, mais elle permet d’éclairer les profils de certains auteurs d’attentats et de mieux comprendre que le jihadisme s’inscrit dans un environnement social et politique « moderne »… et violent.


Vous avez dit « islamisme » ? 

Le principal danger des thèses de Kepel est qu’il invite à considérer que le développement du jihadisme aurait pour seule explication un processus de radicalisation interne au sein de l’islam, et donc un ensemble de causalités exclusivement religieuses : exit toute causalité politique, sociale, économique… Cette thèse du « tout-religieux » est commode pour ceux qui refusent d’envisager – ou veulent empêcher que l’on envisage – que les politiques extérieures impérialistes des grandes puissances occidentales, ainsi que leurs politiques intérieures racistes, pourraient être considérées comme des facteurs d’explication du terrorisme jihadiste. La cause du jihadisme serait exclusivement idéologique, et à rechercher dans les évolutions internes d’une nébuleuse, « l’islamisme », au sein de laquelle une « radicalisation », donc, serait à l’œuvre.

L’islam est ainsi la seule religion à qui le simple fait d’accoler un « -isme » devient immédiatement synonyme de menace – essayez avec les autres, vous verrez que ça ne fonctionne pas. Une première raison de s’interroger sur la pertinence de l’emploi de ce terme… Mais surtout, la notion d’ « islamisme » est problématique dans la mesure où elle postule l’existence d’une mouvance politique dont le programme se réduirait à « l’islam », duquel les jihadistes proposeraient une version « radicale ». On préférera donc employer le terme « fondamentalisme islamique » (1), qui permet de ne pas confondre, d’une part, la religion de près de deux milliards de personnes et, d’autre part, des organisations poursuivant un projet politique réactionnaire, et qui impose en outre de ne pas céder à la paresse intellectuelle qui voudrait que les causes du développement de ces organisations se trouvent dans… le Coran.

Cette dernière « explication » ne résiste pas, en effet, à un examen de la réalité des organisations politiques et des pouvoirs étatiques se revendiquant de l’islam : de Ennahda en Tunisie, qui s’est normalisé dans les institutions, gouvernant même avec les anciens Benalistes, aux Frères musulmans égyptiens, victimes d’un putsch militaire soutenu par le parti salafiste Al-Nour (et l’Arabie saoudite), en passant par le Hamas palestinien, le régime iranien, le Pakistan, la Turquie d’Erdogan ou le Hezbollah, venu appuyer Assad contre le soulèvement de 2011 au prétexte de la lutte contre les « jihadistes », on se rend bien compte que les réalités sont multiples, voire contradictoires. Et l’on comprend surtout que ces organisations et régimes ont beau se revendiquer de l’islam et partager un projet réactionnaire, ce n’est pas, en dernière instance, leur interprétation du Coran qui oriente leurs principaux choix, mais les conditions matérielles – nationales, politiques, sociales – dans lesquelles elles évoluent. On peut en outre établir une différence majeure entre ces courants et des groupes fondamentalistes comme Daech ou al-Qaïda : ils ont une conception « gradualiste » de la prise du pouvoir au sein d’institutions rejetées (car non-islamiques) par les jihadistes, qui préconisent pour leur part le seul emploi de la violence (2).


Confusions et amalgames 

Le gloubi-boulga intellectuel ambiant encourage à considérer qu’il existerait un continuum « islamiste » à l’extrémité duquel se trouveraient le jihadisme, autrement dit que tous les groupes se référant à l’islam seraient l’antichambre des mouvements jihadistes, voire qu’ils auraient partie liée avec eux. Et ce raisonnement par capillarité n’est pas limité au champ politique : telle mosquée, telle association, tel individu musulman peut en effet être montré du doigt comme étant « lié à la mouvance jihadiste », et ce sera à l’accusé, désigné comme « islamiste », de prouver son innocence – avec toutes les difficultés que représente la tâche de démontrer la non-appartenance à une mouvance essentiellement organisée dans la clandestinité… Surtout lorsque s’y ajoute l’argument de la « taqiyya » (« dissimulation »), pratique d’individus jihadistes ne voulant pas éveiller les soupçons, au nom de laquelle certains s’autorisent à accuser n’importe qui car l’absence de comportements suspects devient… une preuve.

Le terme « islamisme » tel qu’il est employé aujourd’hui, ne décrit pas la  réalité, mais la confusion générale de laquelle il participe a des conséquences bien réelles : suspicion généralisée à l’égard des organisations musulmanes et, par extension, des musulmanEs en général – à qui l’on demande systématiquement de se « désolidariser » des attentats, comme s’ils et elles en étaient, par défaut, solidaires ; légitimation de mesures d’exception visant lesdites organisations au nom de la lutte antiterroriste ; paralysie quasi-généralisée de la gauche sociale et politique, qui se défend de toute islamophobie mais qui est beaucoup plus à l’aise pour réagir face à un tag sur le siège du PCF que face à la menace de dissolution d’une organisation antiraciste comme le CCIF, dont jamais personne n’a pourtant pu démontrer qu’elle avait un lien quelconque avec la mouvance jihadiste – et pour cause.  


Refuser tout traitement différencié pour les musulmanEs

Est-ce à dire que le jihadisme n’a « rien à voir avec l’islam » ? L’expression est parfois employée, y compris par certains courants musulmans qui, et on peut le comprendre, à force d’être amalgamés aux jihadistes, veulent s’en démarquer totalement sans renier leurs propres croyances. Mais la formule, si elle a ses vertus, n’est pas nécessairement opérante dans la mesure où les organisations jihadistes prétendent proposer une certaine lecture de l’islam, et où les revendications des attentats sont presque toujours formulées à grands renforts de termes religieux. Mais rien ne nous empêche de considérer, et de dire, que le jihadisme a autant à voir avec « l’islam » que le Ku Klux Klan ou Anders Breivik ont à voir avec « le christianisme » : on se souviendra ainsi que Breivik s’est revendiqué d’un « christianisme identitaire », affirmant que le pape Benoît XVI avait « abandonné le christianisme et les chrétiens européens, et devrait être considéré comme un pape lâche, incompétent, corrompu et illégitime ». Toute ressemblance…

La persistance du jihadisme ne nous apprend rien sur l’islam comme religion et/ou sur les musulmanEs en général, pas plus que Breivik et ses semblables ne nous apprennent quoi que ce soit sur le christianisme et/ou sur les chrétienEs. Dès lors, si la lutte contre le fondamentalisme islamique, qui ne se confond pas avec le jihadisme mais qui n’est pas moins réactionnaire que les autres fondamentalismes religieux et qui peut lui aussi sécréter des individus et groupes violents, est indissociable de nos combats pour l’émancipation, elle nécessite de refuser et de démonter la vulgate islamophobe faite de confusions et d’amalgames. Le mouvement ouvrier a su, par le passé, faire la part des choses entre les organisations se revendiquant du christianisme, et personne aujourd’hui, dans nos rangs, n’oserait établir un continuum entre les résidus du Ku Klux Klan, la Démocratie chrétienne et Emmaüs… Pourquoi les organisations musulmanes devraient-elles être victimes d’un traitement différencié ? 

A fortiori lorsque l’on intervient politiquement dans un pays impérialiste comme la France, où les amalgames racistes sont encouragés, voire produits par l’État, et où toute lutte contre l’islamophobie doit commencer par le soutien aux premierEs concernéEs, les musulmanEs, et par la construction de fronts communs avec des structures qu’ils et elles animent. Une politique nécessaire pour favoriser l’auto-organisation et pour éviter tout substitutisme, et qui est en outre la meilleure des réponses aux fauteurs de haine et aux promoteurs de la guerre civile. À nous de développer, sans opportunisme mais sans préjugés, et sans avoir d’exigences que nous n’aurions pas vis-à-vis d’autres organisations dans la construction d’autres fronts communs.

 

(1) Ou « intégrisme islamique ». Lire Gilbert Achcar, « Onze thèses sur la résurgence actuelle de l’intégrisme islamique », en ligne sur https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article3324.

(2) Sur les conséquences concrètes, pour les militantEs de gauche intervenant dans les pays majoritairement musulmans, de cette dernière distinction, on pourra se référer à Joseph Daher, « Marxisme, processus révolutionnaire et fondamentalisme islamique », en ligne sur Contretemps-web : https://www.contretemps.eu/marxisme-revolutionnaire-fondamentalisme-islamique/

jeudi 1 octobre 2020

Lénine et le parti : une question d’actualité

Lénine en 1920 (domaine public).

Plus de 100 ans après la révolution russe, retour sur l’un des apports majeurs de Lénine : une rupture avec toute vision linéaire de l’histoire – et de la révolution – et ses conséquences pratiques/organisationnelles. C’est en effet de cette rupture que participe la conception léniniste du parti, historiquement située, souvent caricaturée mais pourtant toujours éclairante, a fortiori lorsqu’on l’enrichit de la lecture qu’en a faite Daniel Bensaïd. 

D'après Julien Salingue et Ugo Palheta, préface et postface à la réédition de Daniel Bensaïd, Stratégie et parti (les Prairies ordinaires, 2016). 

Le mouvement ouvrier du début du XXe siècle, particulièrement dans ses franges réformistes, a souvent agi comme si le temps politique était homogène et uniforme, comme si l’évolution des sociétés – le « mouvement », pour parler comme Bernstein – devait tendre naturellement et spontanément vers le socialisme. Pas de révolution politique, mais une évolution sociologique ; pas un parti stratège, mais un parti éducateur. Étant donnée l’expérience chaotique du XXe siècle, rares sont ceux qui raisonnent encore de cette manière. Mais on trouve une autre manière de ne pas prendre en considération les changements de conjoncture, qui consiste à substituer un optimisme volontariste à un optimisme évolutionniste : agir comme si l’offensive, qu’on l’envisage sous la forme de la grève générale ou de l’insurrection, était en chaque moment à l’ordre du jour, comme si les masses n’attendaient qu’un parti vraiment révolutionnaire pour se mettre en mouvement, se constituer en classe révolutionnaire et déclencher l’insurrection.

Parti et stratégie révolutionnaire

La dimension stratégique de l’activité révolutionnaire repose sur cette idée apparemment simple, énoncée par Ernesto Che Guevara : « Le devoir de tout révolutionnaire, c’est de faire la révolution. » En d’autres termes, le débat stratégique repose sur la conviction partagée que la révolution dérive, non de lois historiques qui la rendraient inévitable, mais d’un projet volontaire, et plus précisément d’un projet de renversement du pouvoir politique bourgeois.

Tel est l’un des apports majeurs du Lénine d’après 1914, qui s’émancipe progressivement de la conception mécaniste d’un Kautsky, convaincu du caractère nécessaire, non contingent, de la révolution. Kautsky écrivait ainsi en 1909, dans Les Chemins du pouvoir, « qu’il ne dépend pas de nous de faire une révolution, ni de nos adversaires de l’empêcher ». Si cette formule souligne une évidence – les dynamiques propres et les produits de la lutte des classes ne dérivent pas de la seule volonté des révolutionnaires –, elle a pour effet d’incliner à l’inaction : l’intervention consciente des militants et des organisations révolutionnaires serait inutile dans la préparation d’une révolution, puisque celle-ci doit advenir nécessairement. Les années 1914-1917 seront pour Lénine l’occasion d’un retour critique sur les thèses de Kautsky, jusqu’à la rupture, avec la formulation d’une double problématique stratégique : si le surgissement révolutionnaire n’est pas subordonné à l’activité du parti, l’intervention directe de ce dernier au cœur de la lutte des classes peut jouer un rôle décisif dans le rythme et la tournure des événements ; cette intervention doit tenir compte de la non-linéarité des processus révolutionnaires, déjà remarquablement décrite dans Que faire ?, rédigé en 1902 : « On ne saurait se représenter la révolution elle-même sous forme d’un acte unique : la révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases d’accalmie plus ou moins profondesChamp caché. »

Si le cap stratégique – le renversement du pouvoir politique bourgeois – demeure identique, il n’existe donc pas de voie prédéterminée pour y parvenir, aucun schéma théorique préalablement découvert par la « science socialiste » et que l’on pourrait se contenter d’appliquer. Sur le chemin qui mène à l’abolition des structures d’exploitation et de domination, se dresse ainsi une multitude d’obstacles et de bifurcations, d’impasses et de chausse-trappes, qui interdisent de penser que le plus court trajet vers la révolution serait la ligne droite. Ne jamais abandonner ce fil à plomb de la stratégie révolutionnaire qu’est l’objectif de destruction de l’État capitaliste ne signifie pas que celle-ci serait à portée de main, en tout temps et en tout lieu, comme l’expliquait Daniel Bensaïd : « On ne peut pas détruire cet État n’importe quand et dans n’importe quelles conditions. Se contenter de cet impératif, hors du temps, ce serait simplement jeter les bases d’un volontarisme gauchiste : si la question du pouvoir était posée en permanence, il ne dépendrait que de la volonté politique du parti de passer de l’accumulation syndicale ou parlementaire de forces, à l’accumulation militaire ; donc d’un gradualisme électoral à un gradualisme militaire. Il suffirait en quelque sorte de déclarer la guerre à l’ÉtatChamp caché. »

Dans le même temps, affirmer que les révolutionnaires ont des responsabilités particulières dans les succès éventuels des révolutions, que leur intervention est décisive pour approfondir un processus révolutionnaire, c’est admettre qu’ils peuvent également avoir des responsabilités dans leurs échecs, que des erreurs d’analyse, un défaut d’initiative ou au contraire des décisions aventuristes, peuvent compter au centuple dans une situation de montée révolutionnaire. S’il ne dépend donc pas des organisations révolutionnaires que se déclenche une crise prérévolutionnaire, et si elles ne peuvent qu’être minoritaires à l’amorce d’une telle crise, on ne saurait sous-estimer leur rôle, paradoxalement décuplé dans les (rares) situations historiques où les subalternes secouent en masse le joug qui les opprime.

Le parti ne se confond pas avec la classe

Le parti révolutionnaire, dans son acception contemporaine, n’est pas un donné mais un construit, une forme historique particulière qui est née du développement de la classe ouvrière, de ses expériences de confrontation avec la bourgeoisie et des conséquences, pratiques et organisationnelles, qu’en ont tirées les militants et dirigeants ouvriers. Daniel Bensaïd insiste ainsi sur le va-et-vient permanent, chez Marx et Engels, entre le projet de parti au sens strict (le « parti éphémère ») et le parti au sens large (le « parti historique »), entre les regroupements organisationnels ponctuels, empiriquement observables, et le mouvement historique de la classe ouvrière vers son émancipation, autrement dit le devenir-communiste du prolétariat. Lié aux expériences concrètes d’organisation et de luttes de la classe ouvrière en Europe, des révolutions de 1848 à la défaite de la Commune de Paris, en passant par la création de la Ligue des communistes et la fondation de la Iere Internationale, ce va-et-vient traduit une tension au cœur du Manifeste communiste (que Marx et Engels rédigèrent justement pour la Ligue des communistes, à laquelle ils s’affilièrent). Deux célèbres formules résument cette tension : « Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers » ; « Les communistes sont la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres ». En d’autres termes, le parti apparaît chez Marx et Engels comme la médiation – l’« opérateur stratégique » – permettant de résoudre l’apparente contradiction entre deux nécessités : représenter et entraîner l’ensemble de la classe, dont seule la mobilisation sur la base de ses intérêts immédiats peut transformer les rapports de force sociaux et politiques ; défendre une orientation politique fondée sur une analyse approfondie des rouages du système capitaliste, dont seule une minorité de la classe peut développer une claire conscience hors des situations révolutionnaires. S’il s’agit donc d’envisager la construction de partis conçus comme autant de regroupements ponctuels, ajustés à une conjoncture particulière de crise politique mettant à l’ordre du jour la prise du pouvoir, le maintien d’une organisation permanente regroupant les éléments les plus conscients de la classe ouvrière ne va pas de soi chez Marx et Engels : la décision de dissoudre la Iere Internationale en sera l’une des démonstrations les plus éclatantes.

C’est avec Lénine que s’accomplit une « révolution dans la révolutionChamp caché ». Le dirigeant révolutionnaire russe est en effet le premier à dénoncer clairement la « confusion entre le parti et la classe », et à défendre le principe d’un parti révolutionnaire affirmant son indépendance et, surtout, son autonomie et sa capacité d’initiative politique, au-delà des seules luttes économiques. Tel est l’apport fondamental d’un Lénine évoluant dans une société au sein de laquelle la classe ouvrière demeure extrêmement minoritaire : le parti, s’il n’a pas d’intérêts distincts de ceux de la classe ouvrière, ne peut se contenter d’être la chambre d’écho des revendications du prolétariat, et encore moins des seuls ouvriers d’usine. Il doit pouvoir, de manière autonome, prendre l’initiative de la lutte politique, en d’autres termes intervenir dans l’ensemble des luttes sectorielles et des couches sociales, poser la question du pouvoir et, partant, refusant de laisser à la bourgeoisie les mains libres sur le terrain proprement politique. Si le prolétariat est la force motrice et décisive du changement social, en raison de sa position dans les rapports de production, il a son « mot à dire » sur des questions qui ne semblent pas le concerner directement, car ces dernières peuvent participer de l’exacerbation des contradictions entre les classes et précipiter l’ouverture d’une crise révolutionnaire : « [Lénine] comprend parfaitement que les contradictions économiques et sociales s’expriment politiquement, de façon transformée, "condensée et déplacée", et que le parti a pour tâche de déchiffrer dans la vie politique, y compris sous les angles les plus inattendus, la façon dont se manifestent les contradictions profondesChamp caché. »

Le temps politique comme temps chaotique

D’où la nécessité du parti d’avant-garde, d’une organisation se posant de manière obstinée la question de la conquête du pouvoir et de la transformation révolutionnaire de la société, et non de la seule représentation de la classe ouvrière et de ses intérêts immédiats dans telle ou telle conjoncture. Si cela suppose une attention constante aux flux et reflux de la conscience politique au sein du prolétariat, de l’évolution de son niveau de confiance au gré des luttes de classe (victorieuses ou défaites, menées ou subies), de son hétérogénéité interne, un parti ne saurait se contenter de prendre des initiatives politiques dans les seuls moments de crise de régime : « L’activité essentielle de notre parti, le foyer essentiel de son activité, doit être un travail possible et nécessaire aussi bien dans les périodes les plus violentes d’explosion que dans celles d’accalmie, c’est-à-dire un travail d’agitation politique unifié pour toute la RussieChamp caché. » Il s’agit, en d’autres termes, de proposer – et de donner les moyens – à la classe ouvrière de se regrouper au sein d’une structure permanente qui se fixe pour objectif de répondre collectivement à « des questions qui sont celles de l’ensemble de la société, et dépassent la somme des revendications économiquesChamp caché », et d’intervenir concrètement dans la lutte politique en contestant aux classes dominantes leur prétention à la représentation de « l’intérêt général ».

Lénine insiste très tôt, notamment au regard de la révolution de 1905 (dont les formes, en particulier l’apparition des soviets, avaient surpris les bolcheviks), sur la nécessité d’un dialogue permanent entre le parti d’avant-garde et la classe elle-même, mais aussi d’une analyse constamment actualisée de son niveau de conscience et de confiance, de ses formes d’auto-organisation et de ses luttes concrètes, de ses victoires et de ses défaites. Le parti n’est pas, en ce sens, une organisation définie une fois pour toutes par son avance sur la classe, au nom de la « science » dont il serait l’unique dépositaire ; il est en relation constante avec elle, capable d’ajuster ses analyses, ses revendications et sa tactique, en fonction des expériences de la classe ouvrière, mais sans jamais se dissoudre au sein de cette dernière et renoncer à son rôle spécifique.

Le temps politique n’est pas celui – linéaire – de l’accumulation patiente de forces en vue d’un affrontement final avec un État peu à peu réduit à une citadelle assiégée, mais celui – chaotique – de l’équilibre mouvant des forces, des accélérations brusques et des ralentissements soudains, de la prise d’initiative au moment propice. Personne n’a mieux souligné que Daniel Bensaïd cet acquis de la politique de Lénine, à savoir le rôle stratégique indépassable que joue la crise révolutionnaire pour toute politique d’émancipation. C’est seulement dans ce type de situation, à la fois « crise politique de la domination » et « crise d’ensemble des rapports sociauxChamp caché », que peut s’inventer et s’exprimer pleinement une politique faite par et pour ceux d’en bas : une « politique de l’oppriméChamp caché ». La rupture soudaine des liens d’allégeance, qui, en temps normal, font que l’on s’en remet à des professionnels du pouvoir, favorise un élargissement brutal du champ des possibles et la création de nouveaux liens et modes d’organisation, susceptibles de briser les mécanismes bien huilés qui assurent ordinairement la reproduction des rapports de domination et d’exploitation.

De la centralité de la crise révolutionnaire, conçue à la fois comme surgissement et processus, et définie par Lénine comme la situation dans laquelle ceux d’en haut « ne peuvent plus » (diriger comme auparavant) et ceux d’en bas « ne veulent plus » (être dirigés)Champ caché, découle la nécessité d’une organisation capable de prendre des décisions tactiques hardies et de formuler un projet stratégique faisant le lien entre les aspirations immédiates au changement et les transformations radicales que suppose l’avènement d’une société libérée des rapports d’exploitation et d’oppression. Encore faut-il pour cela disposer d’une boussole commune, ce qui suppose à la fois la capacité collective à tirer les leçons des mouvements d’émancipation et des situations révolutionnaires passées, mais aussi que des milliers de militants aient fait l’expérience concrète, ensemble, de la lutte et des décisions qu’elle impose. C’est en ce sens qu’au cours d’un processus révolutionnaire, l’absence d’une organisation aguerrie et implantée, capable de saisir le sens possible des événements, d’approfondir et d’orienter dans une direction révolutionnaire les dynamiques d’auto-organisation et de politisation, peut coûter cher, en permettant aux classes dominantes, une fois passé l’orage, de maîtriser le jeu politique et de juguler la combativité manifestée par les classes populaires.

En finir avec les partis ?

Parmi les organisations traditionnelles, ce sont sans doute les partis qui subissent la crise la plus profonde et la désaffection la plus brutale, d’où l’idée d’une « crise de la forme-parti ». Cette expression demeure imprécise et obscurcit sans doute davantage qu’elle n’éclaire, mais elle a au moins le mérite de tenter de nommer le problème. Il est certain en tout cas que l’époque des partis de masse du mouvement ouvrier organisant une frange significative du prolétariat – qu’ils soient de tradition social-démocrate ou communiste –, paraît non seulement lointaine mais quasi-inconcevable pour ceux qui ne l’ont pas connue. À ce rejet répond la tentation, parmi les militants organisés dans des partis, de penser que les classes populaires – et plus largement, la population – seraient ipso facto dépolitisées du fait de leur retrait des organisations politiques. Outre qu’il est arrogant d’imposer une définition restreinte de ce qui est politique et de ce qui ne l’est pas, cette idée engage un postulat encombrant, et hautement contestable, selon lequel la politisation aurait pour vecteur principal, sinon unique, les partis politiques. Et c’est bien mal connaître le besoin de discussion proprement politique, au sens noble du terme, qui caractérise toute une partie du prolétariat, notamment au sein des quartiers populaires.

Pour autant, une politique sans partis a de fortes chances de demeurer chez beaucoup une « antipolitique », réduite à un refus principiel de « rentrer dans le jeu » et empêchant de disputer le terrain politique aux partis traditionnels, ou pire, « une politique fusionnelle sans médiationsChamp caché », autrement dit un rapport de délégation, donc de dépossession, entre des individus isolés et des « personnalités politiques » libérées de tout collectif partisan mais fortement dépendants des pouvoirs établis (du Capital ou des États). La crise des partis de gauche – qui d’ailleurs ne signifie nullement leur disparition – laisse donc un vide, notamment du côté des subalternes, un vide qu’aucun mouvement « spontané » n’a pu et ne saurait combler durablement.

Que les partis soient généralement méprisés et rejetés, c’est une chose que l’on comprendra sans peine, notamment en observant les partis institutionnels, qui façonnent la représentation des organisations politiques pour la majorité de la population. Mais on ne peut déduire de cela, ni d’ailleurs de l’histoire des organisations politiques au XXe siècle, que tout parti, peu importe ses orientations politiques, son organisation interne et son degré d’intégration à l’État, est voué à n’être qu’un aréopage d’opportunistes, à jouer un rôle politiquement conservateur ou à connaître une dérive bureaucratique. Le parti apparaît en fait aussi problématique que nécessaire pour tout projet politique prenant au sérieux les situations de crise révolutionnaire. Problématique car ses succès le soumettent immanquablement aux « dangers professionnels du pouvoir » mis en évidence, dès la fin des années 1920, par le révolutionnaire bolchevik Kristian RakovskyChamp caché. Nécessaire par les fonctions qu’un parti peut (seul) accomplir véritablement : parti-éducateur, formant politiquement ses membres par un travail continu de transmission théorique et historique, ainsi que par l’expérience militante ; parti-intellectuel, susceptible de produire une compréhension commune du monde social et d’élaborer collectivement une stratégie pour le transformer ; parti-expérimentateur, capable de prendre des décisions audacieuses, même lorsque d’autres organisations s’y refusent ; parti-catalyseur, visant à surmonter la dispersion de la gauche et des mouvements grâce à des initiatives qui permettront de faire émerger de nouvelles synthèses militantes et politiques ; parti-stratège, en mesure de jouer un rôle décisif dans des situations de crise politique et de bifurcation historique, en mettant à profit l’expérience passée des mouvements d’émancipation.

(1) V. I. Lénine, Que Faire ?, V°, c), (1902).
(2) Daniel Bensaïd, Stratégie et parti, pp. 69-70 (édition de 2016 aux Prairies ordinaires).
(3) Idem, p. 36.
(4) Idem, p. 157.
(5) V. I. Lénine, Que Faire ?, V°, c), op. cit.
(6) Daniel Bensaïd, Stratégie et parti, op. cit, pp. 158-159.
(7) Daniel Bensaïd, « Lénine ou la politique du temps brisé », Critique communiste, automne 1997, n°150, http://danielbensaid.org/Lenine-ou-la-politique-du-temps.
(8) Daniel Bensaïd, « Pour une politique de l’opprimé », 1997, http://danielbensaid. org/Pour-une-politique-de-l-opprime
(9) V. I. Lénine, La Maladie infantile du communisme, 9, (1920).
(10) Daniel Bensaïd, « Un communisme hypothétique », 2009, http://danielbensaid. org/Un-communisme-hypothetique
(11) Kristian Rakovsky, « Les dangers professionnels du pouvoir », lettre du 06/08/1928, https://www.marxists.org/francais/rakovsky/works/kr28dang.htm.

mercredi 1 janvier 2020

Un soulèvement mondial contre le capitalisme néolibéral-autoritaire ?

Chili 2019. Wikimedia Commons. 

Irak, Chili, Équateur, Liban, Catalogne, Porto Rico, Soudan, Colombie, Hong Kong, Nicaragua, Algérie, Haïti, Iran… Il est de plus en plus difficile d’établir une liste exhaustive des pays qui ont été ou sont le lieu, depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois, de soulèvements populaires mettant directement en cause les régimes en place et les faisant vaciller, voire chuter. La question qui se pose immanquablement est celle des liens pouvant exister entre ces mobilisations : s’agit-il d’une juxtaposition de mouvements nationaux ou d’un soulèvement à caractère transnational, expression d’une lame de fond à l’échelle mondiale ?

Publié sur lanticapitaliste.org.

Si l’on observe les mobilisations en cours, l’un des premiers constats que l’on peut opérer est que, contrairement à ce qui s’était passé lors des soulèvements arabes de l’hiver 2010-2011, il est difficile, voire impossible, de déterminer un « point de départ », un moment fondateur de cette vague de soulèvements internationaux. Il n'y a pas eu de « moment tunisien », à l’image de ce qui s’était produit le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid avec l’immolation du jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi, événement déclencheur d’un mouvement de révolte régionale. Le suicide de ce jeune homme, symbole de la situation de précarité et de l’absence de perspectives pour la jeunesse des pays arabes, confrontées à des régimes prédateurs, clientélistes et autoritaires, avait servi de catalyseur à un soulèvement régional remettant en cause, en profondeur, les dispositifs de domination dans toute la zone Moyen-Orient-Afrique du Nord. 

La recherche de l’introuvable moment fondateur de la vague de révoltes en cours a néanmoins ceci d’utile qu’elle permet de mesurer à quel point les soulèvements populaires actuels ne sont pas des coups de tonnerre dans un ciel serein, mais bien l’expression, à une échelle de masse et dans la durée, de colères qui avaient déjà pu s’incarner par le passé. De la « révolution des parapluies » à Hong Kong en septembre-octobre 2014, qui avait vu des centaines de milliers de personnes participer à des manifestations et des actions de désobéissance autour de revendications démocratiques, à la mobilisation de masse au Liban, à la fin de l’été 2015, contre la « crise des ordures », en passant par les soulèvements en Irak à l’été 2018 et à Haïti en février 2019, contre la pauvreté, les inégalités sociales et la corruption, ou encore les mobilisations féministes et les mouvements étudiants (2011 et 2016) au Chili, les exemples sont multiples de ces « répétitions générales », au sein desquelles les expériences ont été accumulées et qui ont, de facto, préparé les mouvements en cours. Ce phénomène est confirmé par le fait que la quasi-totalité des mouvements populaires actuels, s’ils ont débuté en réaction à une mesure gouvernementale précise, se sont très rapidement mués en soulèvements globaux, remettant en question l’ensemble des politiques néolibérales conduites au cours des dernières années, voire des dernières décennies, et contestant la légitimité même des pouvoirs en place. Augmentation des prix des carburants, taxes sur les télécommunications, hausse des coûts des transports collectifs : les décisions gouvernementales qui ont mis le feu aux poudres ont été, à chaque fois, le « mauvais coup » de trop, pour des populations souvent déjà exsangues et refusant d’être, une fois encore, celles et ceux qui paient l’addition tandis que les plus riches continuent de s’enrichir, avec la complicité des pouvoirs en place – quand ils n’exercent pas, directement, le pouvoir. 

Remise en question globale 

Au Chili, le slogan « No son 30 pesos, son 30 años ! » est explicite : le problème n’est pas tant l’augmentation de 30 pesos du prix du ticket de métro que les 30 années de politiques néolibérales, sans rupture avec l’ultralibéralisme de la dictature de Pinochet et de ses conseillers « Chicago Boys ». Souvent présenté comme un modèle de développement et de stabilité économique, le Chili est en effet parmi les pays les plus inégalitaires au monde. Si l’on se réfère au classement établi au moyen du coefficient de Gini, qui mesure la répartition des revenus au sein d’une population donnée, le Chili fait partie des 25 derniers États à l’échelle mondiale, et se classe bon dernier des pays de l’OCDE (1). Les 1% les plus riches possèderaient ainsi entre 26 et 30% de la richesse nationale (17% en France), avec parmi eux une caste d’ultra-riches (0,01%) accaparant 10% de cette richesse (2). Même phénomène au Liban, où les 1% les plus riches captent près du quart du revenu national, et où 3700 individus (0,1% de la population) reçoivent 10% de ces revenus, c’est-à-dire autant que les 50% les plus pauvres (près de deux millions de personnes (3)).

Aux inégalités de revenus et de patrimoine s’ajoute la faiblesse des mécanismes de redistribution des richesses, notamment au moyen des systèmes d’aides sociales ou par les services publics. Au Chili, les dépenses sociales représentaient ainsi, en 2018, 10,9% du PIB (contre, par exemple, 25,1% en Allemagne ou 20,6% au Royaume-Uni) ; au Liban ou en Irak, les services publics de base (eau, électricité) ne sont pas assurés, avec des coupures quotidiennes ; en Iran, les tremblements de terre et les inondations mettent régulièrement à jour l’incapacité et l’absence de volonté de l’État de mettre les moyens nécessaires pour venir au secours des populations les plus démunies. 

Il n’est dès lors guère surprenant que les soulèvements actuels, quand bien même ils auraient débuté en réaction à une mesure particulièrement injuste et/ou symbolique, remettent en question les politiques antisociales dans leur globalité. Il convient d’ailleurs de noter que les mesures en question faisaient le plus souvent partie d’un plan plus global d’austérité, comme au Liban (nouvelles taxes, réductions des dépenses publiques, privatisations…) ou en Équateur (baisse ou suppression des subventions d’État, restrictions salariales, congés en moins pour les fonctionnaires…). À chaque fois, ou presque, dans le cadre d’un plan d’ajustement structurel concocté par le FMI et d’autres bailleurs (11 milliards de dollars pour le Liban, 10 milliards pour l’Équateur). 

« Système, dégage ! »

Inégalités sociales croissantes, plans d’austérité exigeant des « efforts » du côté des seuls salariéEs et classes populaires : il ne fait guère de doute que la séquence actuelle trouve ses sources dans la grande crise de 2008-2009 et dans les « réponses » néolibérales mises en œuvre par les capitalistes et les gouvernements représentant leurs intérêts. Comme l’a résumé Romaric Godin dans un remarquable article pour Mediapart (4) : « Certes, le néolibéralisme a survécu au choc de 2008 et il a même pu revenir après 2010 pour proposer comme solutions au monde l’austérité budgétaire et les "réformes structurelles" visant à détruire les protections des travailleurs et des plus fragiles. Mais en cherchant à rester dominant, le néolibéralisme a encore approfondi sa propre crise. » 

Les questions posées par les populations mobilisées sont en effet des questions structurelles. Il ne s’agit pas de corriger, à la marge, certains « excès » du néolibéralisme, mais bien de le remettre en question profondément, dans son essence même. C’est tout le sens des revendications contre le « système » ou contre le « régime », et de l’exigence du départ de l’ensemble des gouvernants : « Tous, ça veut dire tous » (Liban) ; « Qu’ils s’en aillent tous » (Chili) ; « Le peuple veut la chute du régime » (Algérie) ; « Système, dégage » (Irak) ; « Nouveau commencement » (Haïti) ; etc. C’est aussi le sens des discussions, quoi qu’on pense de leurs limites, autour de la nécessité de bâtir de nouvelles institutions, réellement souveraines et non soumises aux ingérences étrangères (Irak, Hong Kong), émancipées du confessionnalisme (Liban), avec même l’évocation d’une assemblée constituante (Algérie, Chili).  

Cité par le Monde (5), Hardy Merriman, président du très modéré ICNC (International Center on Nonviolent Conflict, Centre international sur les conflits non violents), confirme ce phénomène : « Les gens […] veulent du changement et cherchent donc d’autres formes de pouvoir afin d’imposer des transformations à un système économique et politique dont ils estiment qu’il n’est pas comptable devant le peuple. » C’est ce qui explique pourquoi, malgré certains reculs des gouvernements (abandon de la taxe WhatsApp au Liban, annulation de la hausse du prix du ticket de métro au Chili, retrait de Bouteflika en Algérie…), les mouvements se poursuivent, se développent, se politisent, se généralisent. Les reculs ont même tendance à encourager les manifestantEs à continuer de se mobiliser : si ceux qui affirmaient hier qu’ils ne céderaient jamais commencent à lâcher du lest, il n’est pas l’heure de rentrer à la maison…

Des mouvements hétérogènes

Les mouvements actuels ont ceci en commun qu’ils sont souvent hétérogènes, tant du point de vue de leur composition de classe que de leurs rapports au mouvement ouvrier traditionnel, même si là encore des traits communs se dégagent, avec une forte présence de la jeunesse, notamment scolarisée et diplômée, qui ne voit pas quel est son avenir, des « classes moyennes » réalisant que l’ascension qu’on leur avait promise était un mythe, et qu’elles devraient au contraire se résoudre à voir leurs conditions de vie se dégrader, des classes populaires, menacées ou atteintes par l’extrême pauvreté, et une présence notable des femmes.

Les rapports à la gauche sociale et politique sont variables selon les histoires et les configurations nationales, mais là encore des constantes existent : « Dans tous les récents soulèvements, on a vu la classe ouvrière et les pauvres se dresser et agir en dehors des organisations et institutions du mouvement social, les syndicats et les partis politiques qui ont prétendu les représenter dans le passé, voire contre elles. Lorsque les partis politiques de gauche et les bureaucraties syndicales ont tenté de contenir ces mouvements, ce qui s’est produit dans de nombreux endroits, les travailleurs eux-mêmes ont soit contourné ces institutions, soit essayé de les forcer à agir, s’efforçant d'écarter les dirigeants et de modifier les politiques de ces organisations. » (6) Le mouvement des Gilets jaunes en France est à cet égard exemplaire, qui s’inscrit lui aussi, même s’il n'a pas atteint la massivité des mobilisations au Liban, au Chili ou en Algérie (pays où les manifestantEs se comptent en millions), dans cette vague de révolte internationale.

Ce rapport contrarié aux organisations du mouvement ouvrier traditionnel ne signifie pas, bien au contraire, l’absence de structuration et d’auto-organisation. Sur la place Tahrir à Bagdad, occupée depuis plusieurs semaines, où l'on s'inspire du précédent égyptien (et plus largement du « mouvement des places » inauguré en 2011), « il y a des zones avec de la nourriture gratuite, des casques gratuits, des endroits pour laver ses vêtements ou se laver soi-même. […] Il y a des tentes où sont représentées des régions spécifiques d’Irak, ou les retraités, ou des groupes professionnels, comme le syndicat des ingénieurs, etc. Ces tentes se réunissent entre elles et s’organisent. On discute quotidiennement de ce qu’il faut faire, mais aussi de questions de direction, de rédaction d’une nouvelle constitution ou d’organisation de séminaires sur différents sujets politiques. »(7) À Hong Kong, l’organisation de l’auto-défense implique des milliers de personnes, et les scènes de ravitaillement collectif de l’université Polytechnique occupée, à la mi-novembre, ont elles aussi témoigné du haut niveau d’auto-organisation. Au Chili, « on observe à la fois des assemblées territoriales auto-convoquées et des gens qui se réunissent autour des stations de métro et dans d’autres lieux publics, où l’on chante, on délibère et où se déroulent des activités culturelles, etc. » (8)

TravailleurEs vs consommateurEs ?

Force est toutefois de constater que l’auto-organisation se développe davantage dans l’espace public et sur les lieux de vie que sur les lieux de travail, du fait de la nature des revendications portées, de la sociologie des manifestantEs, de leurs rapports parfois conflictuels avec les syndicats de salariéEs et, souvent, de la faiblesse ou du recul des traditions ouvrières. Des journées de grève, parfois de grève générale, ont certes lieu dans la plupart des pays touchés par les soulèvements, avec souvent des séquences de deux ou trois jours, mais la paralysie généralisée de l’économie est davantage l’exception que la règle. Massives, radicales, déterminées, auto-organisées, les mobilisations auxquelles nous assistons se caractérisent davantage par l’articulation entre manifestations de rue, blocages, occupations et émeutes, que par leur capacité à arrêter durablement la production. 

Un phénomène qui doit également être mis en regard du fait que dans la quasi-totalité des cas évoqués, c’est davantage, du moins au départ, contre des taxes, des hausses de prix, et/ou contre l’absence ou la disparition de certains services, que les populations se sont mobilisées, et non pour des augmentations de salaires ou pour l’amélioration des conditions de travail. Il apparaît dès lors logique, même si l’opposition factice entre travailleurEs et consommateurEs, expression des mécaniques d’aliénation et dont participe la rhétorique du « pouvoir d’achat », doit être combattue, que la lutte s’organise davantage, du moins dans un premier temps, dans les rues et sur les lieux de vie. Une division qui est loin d’être indépassable, comme l’ont montré les nombreux épisodes de grève générale ponctuelle, du Nicaragua au Liban en passant par le Chili, l’Algérie, l’Équateur et la Catalogne, mais qui semble être de plus en plus une coordonnée de la période, comme on a pu le constater en France avec le mouvement des Gilets jaunes, concentré sur les week-ends, peu organisé dans les entreprises, et parfois réticent, en tout cas dans les premiers mois, à (co-)appeler à des journées de grève. Une coordonnée dont nous ne pouvons faire abstraction, qu’il s’agit de comprendre et d’intégrer, sans évidemment renoncer aux hypothèses stratégiques du mouvement révolutionnaire, en premier lieu la grève générale insurrectionnelle. Une hypothèse qui doit toutefois être pensée dans son environnement historique concret : impossible aujourd’hui de faire l’impasse sur le fait que les mobilisations de masse du XXIe siècle, a fortiori depuis la crise de 2008-2009, suivent des voies qui diffèrent des canons du mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles, et que la perspective de la grève générale doit être repensée dans son articulation avec les formes concrètes de la lutte de classe. Ce qui nécessite, en outre, d’appréhender les taches démocratiques comme étant au cœur des conflits de classe, tant les tendances autoritaires sont devenues, elles aussi, une coordonnée de la période, et ce au niveau mondial.

Libéralisme autoritaire

Le recours à la répression de masse témoigne en effet du fait que les gouvernements en place ont eux aussi compris, dans une certaine mesure, ce qui était en train de se jouer. Les pouvoirs ont ainsi, à des degrés divers, riposté par la force, en brisant les manifestations, en tirant à balles réelles, en envoyant l’armée, en ayant recours à des milices, en imposant des couvre-feux, en enfermant massivement, etc. Les violentes répressions en Iran et en Irak (des centaines de mortEs) sont certes paroxystiques, mais elles témoignent des logiques à l’œuvre du côté des classes dominantes : face à l’instabilité générée par les mobilisations populaires, et malgré quelques vrais-faux reculs, l’heure n’est pas aux compromis mais à l’écrasement de contestations qui portent en elles, de manière plus ou moins affirmée, la remise en question de l’ordre établi. Les soulèvements arabes sont passés par là, et les classes dominantes en ont tiré certaines leçons.

Le monde dans lequel ces mouvements se développent est aussi, ne l’oublions pas, celui de la montée en puissance de l’autoritarisme, avec le poids croissant des dictatures russe et chinoise, la contre-révolution dans la région Moyen-Orient-Afrique du Nord, les coups d’État en Bolivie ou au Venezuela, et la mutation des démocraties parlementaires en régimes de plus en plus liberticides, sous l’influence des extrêmes droites nationalistes, racistes et autoritaires : États-Unis de Trump, Inde de Modi, Brésil de Bolsonaro, Philippines de Duterte, courants néofascistes en Europe, etc. La France de Macron est un exemple de cette tendance à la mutation autoritaire, avec des restrictions des libertés publiques et démocratiques destinées à encadrer toujours davantage les classes populaires et à réprimer la contestation sociale face aux contre-réformes, à défaut de réussir à arracher un consentement suffisamment large dans la population. 

La répression systématique des mobilisations sociales et le développement plus général des gouvernances autoritaires sont l’expression d’une crise d’hégémonie des classes dominantes à l’échelle internationale, incapables de faire passer la pilule de leurs « recettes » ultralibérales à la crise du capitalisme mondialisé. Une crise d’hégémonie qui se manifeste également par l’instabilité politique de plus en plus forte dans les démocraties parlementaires, dont témoignent entre autres les élections à répétition en Grande-Bretagne, dans l’État espagnol ou en Israël, la fragilisation/radicalisation de Donald Trump aux États-Unis, lâché par une partie de son camp, ou les multiples interventions brutales, au cours des dernières années, des institutions européennes sur les scènes politiques « nationales » (Italie, Grèce et, dans une moindre mesure, Portugal). Austérité et autoritarisme sont les deux faces d’une même politique visant à sauver à tout prix un système de domination politico-économique qui ne cesse de s’enfoncer dans la crise.

C’est pourquoi il est logique de considérer les soulèvements en Catalogne et à Hong Kong comme étant partie prenante de cette vague de mobilisation à l’échelle internationale, quand bien même les éléments déclencheurs de ces mouvements de masse seraient davantage des questions démocratiques. D’une part, parce que dans les deux cas, les questions sociales sont présentes, même si elles sont moins visibles qu’au Liban ou au Chili : on citera ainsi la question du coût du logement à Hong Kong (plus du tiers des 50 plus grandes fortunes de Hong Kong sont des magnats de l’immobilier), ainsi que la présence centrale, chez nombre de courants indépendantistes catalans, de la question d’une meilleure redistribution des richesses. D’autre part, parce que les crispations antidémocratiques de Madrid et de Pékin ne peuvent être comprises sans les mettre en relation avec les problématiques économiques auxquelles les deux pays sont confrontés, qui ne peuvent faire montre d’aucune faiblesse vis-à-vis de zones économiquement essentielles (20% du PIB espagnol pour la Catalogne, Hong Kong place financière centrale pour les capitaux chinois (9)). 

Un mouvement « synchronisé mais non coordonné »

Au total, comme l’a écrit Dan Labotz (10), c’est à un mouvement international « synchronisé mais non coordonné » contre l’austérité et l’autoritarisme auquel nous assistons. Une mobilisation qui s’inscrit dans la foulée des mouvements de 2010-2011 (soulèvements arabes et « mouvement des places »), mais aussi dans le contexte du développement des mobilisations féministes de masse et du mouvement mondial pour la justice climatique. Ce dernier, s’il ne se confond évidemment pas avec les mobilisations en cours, participe, à l’échelle internationale, de la popularisation de l’idée que le capitalisme mondialisé est si brutal et prédateur qu’il menace la survie même de l’humanité. On n’est dès lors guère surpris de constater, dans plusieurs des soulèvements récents et en cours, la présence, diffuse ou explicite, de revendications écologistes, touchant notamment au contrôle de la terre, de l’énergie et de l’ensemble des ressources naturelles.

Les déclencheurs des mobilisations actuelles, les formes qu’elles prennent, leur utilisation des réseaux sociaux, leur composition sociale, leurs rapports au mouvement ouvrier traditionnel, les adversaires qu’elles désignent, la combinaison entre revendications sociales et démocratiques, la remise en cause du « système »… sont autant de traits communs qui autorisent à considérer que ces soulèvements constituent bien une vague internationale, sans nier les spécificités de chacune des mobilisations, ancrées dans des espaces sociaux, politiques et géographiques nationaux. Preuve supplémentaire de la pertinence de cette grille de lecture, les mécanismes d’identification et la circulation internationale de certains mots d’ordre, symboles et modes d’action. « Quand les Catalans sont allés bloquer l’aéroport de Barcelone le 14 octobre, ils ont affirmé s’inspirer des méthodes de Hong Kong. Qui en retour a vu s’afficher, par solidarité, le 24 octobre, en plein centre-ville, des centaines de drapeaux catalans brandis par des manifestants pour dénoncer “le même destin tragique” » (11). Gilets jaunes au Liban ou en Irak, parapluies à Paris, masques de Guy Fawkes, de Dali ou du Joker un peu partout, techniques de résistance à la répression qui voyagent de Hong Kong au Chili : à défaut d’être coordonnés, les soulèvements sont interconnectés, se regardent, se nourrissent et se soutiennent symboliquement, face à des gouvernements adeptes des mêmes politiques austéritaires et répressives. 

Ces puissantes révoltes, malgré leurs faiblesses et leurs limites, sont un encouragement pour nos propres luttes, et nous devons en premier lieu leur apporter tout notre soutien, entre autres et notamment face à la répression. Mais la meilleure façon de marquer notre solidarité sera d’engager l’affrontement contre « nos » capitalistes et leur gouvernement. Face à un pouvoir déterminé à poursuivre son entreprise de casse des droits sociaux et démocratiques, les prochaines mobilisations, particulièrement contre la réforme des retraites, nécessiteront elles aussi une forte convergence et des démonstrations de massivité et de radicalité pour construire un rapport de forces à la hauteur des attaques. Les révoltes en cours dans le monde montrent en effet qu’il faudra au moins en passer par là, et même aller encore un peu plus loin, pour mettre fin au pillage des richesses, à la dégradation bientôt irréversible des conditions de vie sur la planète, aux oppressions et à la régression sociale et politique organisée à l’échelle internationale. 

(1) Jean-Philippe Louis, « Le Chili, une économie dynamique aux fortes inégalités », les Échos, 22 octobre 2019.
(2) Anne Denis, « Le Chili ne supporte plus l'injustice de son modèle », slate.fr, 25 octobre 2019.
(3) Lydia Assouad, « Les inégalités, moteur de la révolte populaire au Liban », l’Orient-le-Jour, 26 octobre 2019. 
(4) Romaric Godin, « Crises sociales, crises démocratiques, crise du néolibéralisme », Mediapart, 21 octobre 2019. 
(5) Nicolas Bourcier, « Algérie, Liban, Irak, Chili, Hongkong... La contestation est mondiale », lemonde.fr, 8 novembre 2019. 
(6) Dan Labotz, « The World Up in Arms Against Austerity and Authoritarianism », New Politics, 26 octobre 2019. 
(7) Sami Adnan, « We Do Not Want These Criminals to Rule Us », Jacobin, 23 novembre 2019.
(8) Karina Nohales et Javier Zuñiga (entretien avec A.G.), « Chili : "La classe travailleuse est en train de se constituer comme un acteur politique" », Contretemps-web, 31 octobre 2019. 
(9) Alain Guillemoles, « Hong Kong, une porte économique essentielle pour la Chine », la Croix, 27 septembre 2019.
(10) Dan Labotz, « The World Up in Arms… », op. cit. 
(11) Nicolas Bourcier, « Algérie, Liban, Irak, Chili, Hongkong… », op. cit.