jeudi 7 septembre 2017

Loïc (Jolie Môme) : « Le patronat entend bien dicter la politique du pays, et il ne supporte aucune contestation »

Entretien. Loïc, de la compagnie Jolie Môme, a répondu à nos questions à l’occasion de son procès, suite à une plainte déposée par le Medef, prévu le 11 septembre prochain et finalement reporté. Entretien publié sur le site du NPA.
Peux-tu nous rappeler pourquoi tu devais passer en procès le 11 septembre ?
Le 7 juin 2016, avec les intermittents, avec aussi des opposants à la loi travail, en particulier des gens de Nuit debout, on s’est rendu au siège du Medef, à l’occasion d’une réunion qui devait parler de fiscalité, et où on savait que l’on trouverait le numéro 1 et le numéro 3 du Medef. On voulait donc aller porter notre opposition à la politique du Medef, qui était alors en train de bloquer complètement l’accord obtenu par les travailleurs du spectacle, et comme en plus ils poussaient derrière la loi travail, cela faisait de nombreuses bonnes raisons de leur rendre une visite, déterminée mais pacifique. Une fois qu’on était sur place, le directeur de la sécurité, donc un cadre du Medef, a tout fait pour envenimer la situation, insultant les occupants, arrachant l’appareil photo de l’une d’entre nous, etc. Ça a dégénéré et il a fini par me mettre un coup dans les testicules et, se rendant compte de sa connerie, et même de son délit, il court dans son bureau et il appelle la police, m’accusant moi de lui avoir mis un coup. 
Et c’est le début de l’affaire. 
Voilà. Bon, c’est une pratique malheureusement courante d’accuser autrui d’avoir fait ce que l’on a fait soi-même, mais là ça a comme conséquence 48 heures de garde à vue, une grosse mobilisation de soutien puisqu’il y aura des manifestations pendant deux jours devant les commissariats où on me trimballe pendant cette garde à vue, et un procès désormais plusieurs fois reporté. La première fois l’instruction était tellement incomplète et tellement à charge contre moi, sans avoir entendu mes témoins, sans avoir regardé les enregistrements des caméras de vidéosurveillance du Medef… que la juge a dit qu’on ne pouvait pas juger en l’état. Et là, de nouveau un report puisque le 11 septembre s’est transformé en date pour fixer une date d’audience alors que ce devait être le « vrai » procès, après que l’instruction a été entièrement refaite, confiée à de nouveaux enquêteurs. On s’attendait vraiment à ce que ce soit le dénouement de cette affaire, qu’on obtienne enfin la relaxe, et qu’on puisse enfin, par la suite, faire condamner le directeur de la sécurité du Medef contre lequel j’ai porté plainte pour dénonciation calomnieuse. Une plainte qui a été difficile à déposer, plusieurs commissariats refusant de l’enregistrer, mais elle est désormais instruite.
Donc ce report annoncé, ça ne te satisfait pas j’imagine. 
Non, car non seulement on attendait le dénouement de l’affaire, mais en plus on a organisé toute une campagne de mobilisation en vue de la date du 11 septembre. Pour nous, il est clair que la plainte du Medef est une plainte politique, et que donc ce procès est un procès politique, et on a donc voulu organiser une mobilisation politique pour non seulement dénoncer les violences physiques et aussi les violences sociales du Medef, mais également l’ensemble de la répression qui s’abat sur les militants depuis près de deux ans, avec la mise en place de l’état d’urgence. Une répression qui s’est accentuée avec le mouvement contre la loi travail, avec la répression contre les quartiers populaires, avec la répression contre ceux qui tentent d’aider les réfugiés qui arrivent en France, etc. Ce sont tous ces points que l’on voulait évoquer, et il se trouvait que la date du 11 septembre, veille de la grande mobilisation contre la loi travail, était un moment particulièrement propice à l’organisation d’un rassemblement politique contre la répression, au côté de militants politiques, syndicaux, associatifs, de toutes celles et de tous ceux qui n’ont pas l’intention de renoncer à se battre, de toutes celles et de tous ceux qui subissent la répression, des poursuites, etc. 
En plus ton cas est très « spécial », car si on entend souvent dans les manifestations « Police nationale, police du capital », toi c’est directement la sécurité du patronat qui t’a violenté…  
Oui, mon procès est emblématique parce que c’est directement le patronat qu’on a en face de nous, donc c’est évident que moi je préfère avoir un cadre du Medef qu’un simple vigile ou un simple policier en face au procès. Au moins politiquement les choses sont claires, le patronat ne supporte aucune contestation, il entend bien dicter la politique du pays, et il ne supporte pas que l’on tente, que ce soit nous les intermittents ou d’autres secteurs d’activités, de nous opposer à sa politique. Le patronat nous fait violence à longueur d’année, et au moindre signe de contestation il s’estime légitime non seulement pour frapper, mais aussi pour nous poursuivre et nous réprimer, pour utiliser la police et la justice à son profit. Le tout sans aucun scrupule, et on comptait bien sur l’audience du 11 septembre pour le démontrer, donc on le démontrera le jour auquel l’audience sera reportée. 
Et la suite, maintenant, c’est quoi ? 
Alors là c’est compliqué car il y a tout un travail de « dé-mobilisation » à faire, car il faut maintenant avertir tous les gens qui avaient prévu de venir le 11 que ce sera juste une audience pour fixer une nouvelle date d’audience, donc on envoie un communiqué dans lequel on annonce tout ça et où on prévient que sur place on organisera un petit-déjeuner pour les gens qui n’auront pas eu l’information, puis un point presse à la sortie de l’audience pour annoncer la nouvelle date et la suite des événements. On va profiter de ce moment-là pour s’inscrire et renforcer la dynamique du 12 septembre, et de ses suites, car on pense que l’opposition à la loi travail XXL est nécessaire pour construire l’opposition à la politique du patronat. Il est clair et explicite que le Medef et le gouvernement vont dans la même direction, donc pour nous la mobilisation du 12 fait partie de cette lutte commune à mener, de même que toutes les mobilisations contre l’état d’urgence, en soutien aux personnes réprimées, on pense à tous ceux qui vont passer en procès dans les semaines qui viennent car ce n’est pas fini, notamment l’histoire de la voiture de police brûlée à Paris où le dossier semble bien vide… Pour nous la dynamique reste la même : se mobiliser contre le Medef et son monde, et contre la répression dont sont victimes aussi bien les militants que les habitants des quartiers populaires. 

vendredi 4 août 2017

Philippe Val pourfend la haine et vole au secours de Bernard-Henri Lévy

Le dossier mis en ligne par Le Monde diplomatique – « L’imposture Bernard-Henri Lévy » continue à faire des vaguelettes. Après BHL-Moi-Je soi-même dans Le Point, Benoît Rayski sur le site d’Atantico, Philippe Val est descendu de son Olympe pour fustiger le fascisme rouge, avéré ou en devenir (on ne sait…), du Monde diplomatique


dimanche 30 juillet 2017

Pierre Puchot : « “L’islamisme” est un concept épouvantail, qui ne correspond à aucune réalité »

Entretien. Pierre Puchot est écrivain, journaliste indépendant et spécialiste du Moyen-Orient. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, consacrés entre autres à la révolution tunisienne, au conflit entre Israël et les Palestiniens (Israël-Palestine : la paix n’aura pas lieu, Don Quichotte, 2015), ou aux Frères musulmans. Entretien publié sur le site du NPA.
Dans un billet publié en mai 2015 sur Mediapart, tu écrivais « l’islamisme n’existe pas. En tant que concept unique, uni et indifférencié, c’est un mirage, un raccourci, une illusion intellectuelle bon marché ». Peux-tu nous en dire plus ?  
Il y a une constante dans la vie politique française depuis quelques années : considérer qu’il y a un grand ennemi à combattre, appelé parfois « islam politique » ou plus souvent « islamisme ». On retrouve cela dans le vocable de gens comme Manuel Valls, Bruno Le Maire, François Fillon… et donc pas seulement au Front national ou chez Nicolas Dupont-Aignan. Or, quand on y regarde d’un peu plus près, que ce soit d’un point de vue sémiologique ou du côté de l’histoire des organisations, on se rend compte que ce vocable généralisant ne veut rien dire. On est dans une confusion quant à la représentation de l’islam dans la politique, comme si toutes les organisations politiques qui se réclamaient de l’islam avaient le même projet. C’est absurde. Et la meilleure façon de s’en rendre compte, c’est de regarder les conflits en cours au Moyen-Orient : nombre d’entre eux naissent des antagonismes politiques entre différents courants se revendiquant de l’islam. Cela veut bien dire que les projets politiques ne sont pas les mêmes, que les organisations ne sont pas les mêmes… 
Entre les Frères musulmans et Daech, il y a un gouffre.  
Oui. Il n’y a aujourd’hui absolument rien à voir entre, d’une part, une organisation comme les Frères musulmans, qui est née dans les années 1920, qui s’est développée dans plusieurs pays, jusqu’à avoir des branches qui ont acquis une autonomie et ont construit un agenda national, que ce soit en Syrie, en Iraq, en Égypte ou en Tunisie et, d’autre part, une organisation comme l’État islamique, Daech, qui a déclaré comme apostats les Frères musulmans et les combat au quotidien… 
On pourrait aussi évoquer la rivalité entre les Frères musulmans et l’Arabie saoudite, qui s’est manifestée par le soutien saoudien au renversement du président égyptien Mohammed Morsi en 2013, le royaume considérant les Frères musulmans comme un concurrent face à son volonté d’hégémonie sur l’islam sunnite. On parle donc d’un ensemble complexe, avec des projets différents, voire antagoniques, avec pour certains courants comme les Frères musulmans des projets qui s’inscrivent dans les processus démocratiques, que ce soit en Iraq, en Tunisie ou en Égypte, et des organisations qui les combattent, comme l’État islamique. Si on regarde du côté des effectifs, cela n’a rien à voir non plus, avec un État islamique et des courants jihadistes extrêmement minoritaires chez les musulmans, tandis que les Frères musulmans représentent un courant de pensée largement implanté depuis près d’un siècle.
« L’islamisme » vu comme un tout unifié et menaçant est donc avant tout un concept épouvantail, qui ne correspond à aucune réalité, destiné à effrayer et à attirer les électeurs, ici, en racontant n’importe quoi à propos de ce qui se passe là-bas. 
Et dans ce même mouvement, on essentialise les musulmans, on a tendance à considérer que lorsqu’un musulman fait de la politique, c’est nécessairement « en tant que musulman », et l’on résume ses positionnements à son rapport à l’islam. 
On confond foi, engagement personnel, engagement politique, projet politique pour la société… Et l’on oublie que ce qui compte avant tout pour des courants comme les Frères musulmans en Égypte, comme Ennahda en Tunisie ou, à un autre niveau, l’UOIF en France, c’est de s’insérer dans un système politique qu’ils n’ont pas choisi mais qui leur permet d’être représentés. Ils n’ont pas forcément une volonté de remettre en cause ce système, de contester la démocratie, ils n’ont pas nécessairement un programme très original à apposer sur l’ensemble de la société. C’est ce qu’a montré, par exemple, l’expérience d’Ennahda en Tunisie, qui a été deux ans au pouvoir et dont le bilan est assez « classique » : économie libérale, peu de social, et pas de transformation profonde des rapports sociaux. 
Souvent, ces organisations évoluent même dans des contextes autoritaires où elles doivent se battre pour exister, où leur identité est niée. Elles mènent ainsi des combats qui s’articulent avant tout autour de la question de la représentativité, et donc de la démocratie. Assimiler « islam politique » et « rejet de la démocratie » est une erreur fondamentale. Souvenons-nous par exemple qu’en 2007 les Frères musulmans irakiens ont fait le choix des participer au processus électoral parrainé par les États-Unis qui avaient envahi le pays quatre ans plus tôt. 
En Égypte, ce sont même les Frères musulmans, élus démocratiquement, qui ont été renversés par un putsch, duquel les organisations jihadistes sont sorties renforcées. 
Le cas égyptien est particulièrement éloquent. Il existait en Égypte, avant le coup d’État de juillet 2013, des organisations jihadistes. Le putsch a produit un renforcement de ces organisations violentes, et même une prolifération de ces groupes, avec notamment Ansar Beit Al-Maqdis, qui prêtera allégeance à l’État islamique en 2014. Le message envoyé par l’armée égyptienne et l’Arabie saoudite qui a soutenu le putsch était clair : nous ne tolérerons pas que des organisations comme les Frères musulmans parviennent au pouvoir et l’exercent grâce aux voies démocratiques. Si la majorité des militants des Frères musulmans sont entrés dans la clandestinité sans renoncer à leurs engagements, d’autres se sont tournés vers d’autres organisations, et une infime partie a bifurqué vers le jihadisme. Et si ces derniers ont basculé dans la violence armée, c’est bien parce que le coup d’État et la répression sanglante contre les Frères musulmans a donné du crédit au discours selon lequel la démocratie n’est pas la solution et que seules les armes peuvent avoir une efficacité. 
L’exemple égyptien le montre bien : à lutter farouchement contre des organisations qui souhaitent s’insérer dans des processus démocratiques, on renforce les courants que l’on prétend combattre… Ce processus ne doit pourtant pas entretenir l’idée selon laquelle il y aurait une continuité entre les Frères musulmans et les courants jihadistes : les « transferts » sont extrêmement rares, sont le fruit de trajectoires individuelles, de cheminements personnels, et les militants jihadistes viennent de toutes les sphères de la société, pas de scissions au sein des organisations insérées dans les processus démocratiques. Qu’il s’agisse du projet ou de la stratégie, il n’y a pas de continuum entre ces courants, mais au contraire une grande étanchéité. 
Il y a, selon les études, entre quatre et cinq millions de musulmans en France. Comment les phénomènes que tu viens de décrire s’incarnent-ils ici ? 
Il existe en France une institution assez compliquée, le Conseil français du culte musulman (CFCM), créée par l’État lorsque Sarkozy était ministre de l’Intérieur. Le CFCM tente de représenter l’islam en France mais il n’y réussit pas vraiment. Dernièrement, la présidence du CFCM a été prise par un Turc, proche d’Erdogan, après des élections qui, rappelons-le, sont organisées au sein des mosquées. Aujourd’hui, les mosquées françaises sont gérées par des pays étrangers, ce sont eux qui forment les imams, donc il y a une répartition politique, étatique, de l’islam de France, qui se superpose à des dynamiques identitaires, religieuses, chez les musulmans de France. 
On retrouve un certain nombre d’organisations qui représentent plusieurs des courants que l’on a évoqués plus haut, ainsi que quelques autres, plus minoritaires. Mais une grande majorité des musulmans de France ne se reconnaît pas dans un courant particulier : ils vivent leur foi, pratiquent ou non, prient ou non… mais ne sont pas membres, ni même proches d’une quelconque organisation. 
On est ainsi très loin d’une communauté politique unifiée, qui aurait des attitudes politiques ou des comportements électoraux liés à un positionnement religieux commun, qui voterait comme un seul homme et promouvrait un même mode de vie et un même idéal politique et sociétal. Toutefois, à force de politiser à outrance toutes les discussions sur la religion musulmane et sa place en France, et de convoquer sans arrêt « l’islam politique » en oubliant qu’il s’agit avant tout d’une question de culte, de foi personnelle, on prend le risque d’enfermer toujours un peu plus les musulmans dans une identité essentialisée, a fortiori s’ils continuent de subir collectivement des discriminations liées à leur religion, comme c’est le cas aujourd’hui.   

samedi 1 juillet 2017

Raphaël Enthoven s’inquiète des dérives de l’oligarque François Ruffin

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Raphaël Enthoven, professeur de philosophie médiatique, anime (entre autres) une chronique quotidienne sur Europe 1, « La morale de l’info ». Il est par ailleurs extrêmement actif sur son compte Twitter, grâce auquel il fait part de ses (nombreuses) opinions moralo-philosophico-politiques en 140 signes.

mardi 16 mai 2017

Les prisonniers palestiniens, symboles de l'enfermement d'un peuple

Alors que le mouvement de grève de la faim des prisonniers palestiniens « pour la liberté et la dignité » entre dans son trentième jour, je mets en ligne la préface que j'ai rédigée il y a quelques mois lors de la sortie de l'excellent ouvrage d'Assia Zaino, Des hommes entre les murs : comment la prison façonne la vie des Palestiniens, publié chez Agone. Un livre à lire, et à faire lire, a fortiori au regard de l'actualité.   

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« Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, 
la place de l'homme juste est aussi en prison. »

H.D. Thoreau 



Les luttes anticoloniales, antiracistes et anti-apartheid ont toujours été confrontées à des politiques d’enfermement de masse. Les prisonniers politiques ont même été, bien souvent, des symboles internationaux de ces luttes, de Nelson Mandela à Bobby Sands en passant par Mumia Abu Jamal et Angela Davis. Car ces politiques d’incarcération ne sont pas un supplément d’âme de la répression coloniale/raciste. Elles forment un élément central des dispositifs d’oppression et jouent un rôle structurel dans l’organisation de la démobilisation et la mise au pas des récalcitrants. 

Les Palestiniens n’échappent pas à cette règle et doivent faire face, depuis des décennies, à des tribunaux militaires israéliens qui donnent chaque jour toute son actualité au bon mot selon lequel « la justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ». Le mouvement de libération palestinien, à l’instar de celui des noirs d’Afrique du Sud ou des catholiques d’Irlande du Nord, ne peut être compris si l’on fait abstraction de son rapport à l’emprisonnement, aux luttes des prisonniers pour le respect de leurs droits fondamentaux, et à celles de leurs familles pour leur libération. 

L’auteur de ces lignes a eu la chance, si l’on considère que le terme a ici un sens, d’échanger pendant de longues heures avec de nombreux prisonniers et anciens prisonniers palestiniens. Des conversations souvent tragiques, parfois drôles, mais toujours passionnantes.  Des anecdotes  entendues aux quatre coins des Territoires occupés, dont on comprend peu à peu qu'elles décrivent un système. Des rires et des larmes qui font écho aux conditions de vie quotidiennes des Palestiniens. 

Car l’univers carcéral israélien est, au-delà de ses spécificités, un « modèle réduit » de l’occupation israélienne prise dans sa globalité : un lieu d’enfermement, de répression, de déni de droit, de procédures arbitraires, mais aussi de socialisation politique et de lutte. Les prisons israéliennes poussant jusqu’à l’extrême – et souvent, à l’absurde – les logiques à l’œuvre dans le dispositif colonial de maintien de l’ordre, il n’est guère surprenant de constater que détenus et anciens détenus sont souvent les mieux à même de décrire les mécanismes de l’oppression subie par le peuple palestinien. 

Les témoignages rapportés dans ce livre n’en sont que plus précieux. Aussi personnels soient-ils, ils racontent en réalité l’histoire d’un peuple. Et c’est ainsi qu’il faut les considérer : non pas comme une collection d’histoires et de trajectoires personnelles, mais comme le récit de la destinée d’une population confrontée quotidiennement à l’injustice et à la répression, et qui refuse d’abdiquer ses droits. Sans céder à la tentation du romantisme qui accompagne trop souvent, et bien malgré elle, la « cause » palestinienne, il importe de lire ces témoignages comme de petites histoires qui racontent la grande histoire. 

Les paroles que l’on va découvrir dans les pages qui suivent n’ont guère eu, jusqu’à présent, l’occasion d’être portées à la connaissance d’un public francophone. Et il ne s’agit pas seulement d’un manque d’intérêt éditorial, même si l’on se doit bien évidemment de saluer l’initiative prise par Agone de rendre accessibles ces témoignages. 

La rareté de ces « récits de prison » tient aussi au fait que, pour la plupart des anciens prisonniers palestiniens, ils ne présentent guère d’intérêt. Comme le rappelle en effet Assia Zaino, chiffres à l’appui, dans les Territoires occupés la prison n’est pas, a fortiori pour la population adulte masculine, l’exception, mais bien la règle. Et c’est paradoxalement ce caractère systématique qui fait considérer à nombre de détenus et anciens détenus que leur histoire personnelle est, somme toute, banale. S’il leur arrive de parler, au détour d’une conversation, de leur expérience carcérale, il est rare qu’ils se prêtent au jeu du récit détaillé et du « retour sur expérience », ce qui rend d’autant plus remarquables les témoignages recueillis par l'auteure

Comme ont pu le faire certains parmi les résistants à l'occupation nazie, qui refusaient de raconter leurs histoires, considérant qu'elles n'avaient rien d'exceptionnel, les ex-prisonniers palestiniens pensent que leur expérience est si tristement banale qu’elle ne présente pas beaucoup d’intérêt. Les « faire parler » implique donc non seulement de construire une relation de confiance avec eux, mais aussi de leur signifier que leur parole a une valeur en soi, et c’est ce qu’a su faire l'auteure, dans les circonstances qu’elle expose au cours de l’introduction de son livre. 

La richesse de ces témoignages tient aussi au fait qu’ils nous rappellent que, dans les Territoires occupés, la situation des prisonniers est l’affaire de toute une population. Quiconque s’est rendu dans un village ou un camp de réfugiés palestinien sait que, dans tout foyer, il y a un détenu ou un ancien détenu. La prison s’invite dans chaque maison et, comme l’armée israélienne lorsqu’elle opère ses perquisitions, elle ne demande pas d’autorisation et laisse des traces indélébiles. 


Il ne s’agit pas d’une spécificité palestinienne, et de nombreux exemples historiques rappellent que les politiques d’internement de masse ne concernent pas que les prisonniers, mais bien toute la société, qui en est elle aussi victime. Ainsi, alors que l’un des épisodes les plus sanglants vécus par les catholiques d’Irlande du Nord, le Bloody Sunday, au cours duquel quatorze personnes tombèrent sous les balles de l’armée britannique, un quinzième décédant de ses blessures quatre mois plus tard, est entré dans l’histoire, on oublie souvent le contexte de cette tragédie : une manifestation d’ampleur, organisée à Derry, contre le « mass internment », autrement dit la politique d’incarcération systématique conduite par les autorités coloniales britanniques.  

Comme c’était le cas en Irlande du Nord, le sort des prisonniers politiques est une réalité essentielle dans la société palestinienne : il ne s’agit pas seulement de chiffres, mais de fils, de frères, d’époux, de pères, et aussi parfois de filles, de sœurs, d’épouses ou de mères. Aucun gouvernement, qu’il soit israélien ou palestinien, ne peut l’ignorer, et aucune négociation sérieuse ne pourra aboutir si elle n’inclut pas la libération des prisonniers politique palestiniens.  

Selon les mots d’un cadre du Front populaire de libération de la Palestine rencontré en 2002, « il n’y aura pas de paix tant que le dernier prisonnier n’aura pas été libéré ». Il savait de quoi il parlait, lui qui me racontait dix minutes plus tôt qu'il avait fait sa première grève de la faim en prison en solidarité avec Bobby Sands et ses compagnons de cellule en 1981, et qui m’expliquait un peu plus tard les raisons pour lesquelles il avait participé à l’élaboration du projet d’assassinat d’un ministre israélien, pour lequel il purgeait alors, et purge encore, une peine de prison à vie. Il savait  aussi que la prison est une expérience qui, même lorsqu’elle n’est vécue qu’une fois, change votre rapport au monde et à la lutte.

En Palestine, on n’en finit en effet jamais avec la prison, y compris lorsque l’on décide de renoncer, temporairement ou définitivement, à ses activités militantes. Les prisons israéliennes participent du façonnage d’une conscience politique, aussi contradictoire soit-elle, puisqu’elles continuent d’être un lieu de formation – même si elles jouent un rôle bien moindre, dans ce domaine, qu’il y a une trentaine d’années –, tout en contribuant à dissuader les Palestiniens de s’investir de manière trop visible dans la lutte collective. Ainsi, quand bien même elles concourraient à détruire le mouvement de libération, elles ne le font pas disparaître, et contribuent dans une certaine mesure à sa reproduction. 

À l’heure où ces lignes sont écrites, le nombre de prisonniers palestiniens augmente à nouveau, après avoir connu une baisse relative au cours des dernières années. Avec ce que les médias dominants ont nommé « Intifada des couteaux », une nouvelle génération palestinienne exprime, avec les moyens qui sont les siens, son rejet des politiques oppressives et discriminatoires, et se voit opposer une répression d’ampleur. Ils sont des centaines, voire des milliers, à expérimenter à leur tour les geôles israéliennes, comme leurs pères et leurs grands-pères avant eux. 

Nul ne sait ce qu’ils deviendront lorsqu’ils sortiront de prison. Les incarcérations n’empêcheront pas la poursuite de la lutte, mais elles contribueront en grande partie à la façonner, pour le meilleur et pour le pire. De génération en génération, une répression qui n’est confrontée qu’à un assourdissant silence international finit par porter ses fruits en décourageant, démobilisant, dépolitisant. On doit ainsi noter que la révolte à laquelle on assiste depuis désormais plus d’une année se concrétise par des actions individuelles, souvent désespérées, et qu’il n’existe pas de structure collective de coordination comme lors des soulèvements de 1987 ou 2000 : des décennies de répression et d’enfermement sont passées par là.

L’ouvrage d’Assia Zaino peut contribuer, modestement, à rompre le silence international qui entoure les politiques d’incarcération de masse menées par l’État d’Israël. Alors que des responsables politiques français, de plus en plus nombreux, se plaisent à vanter le « modèle israélien », il est en effet essentiel de rappeler que ledit modèle a pour pilier une politique d’enfermement systématique et son cortège de pressions, tortures et autres mécanismes de déshumanisation. Que celles et ceux qui ne veulent pas vivre dans un tel monde s’emparent et s’inspirent des témoignages livrés ici, en se souvenant du regretté Daniel Bensaïd, qui nous a appris que « c’est en résistant à l’irrésistible que l’on devient révolutionnaire ». 

Julien Salingue,
le 20 septembre 2016.

mardi 2 mai 2017

Ce n’est pas tant Le Pen qui s’est normalisée que le normal qui s’est lepénisé

"Banalisation", "normalisation", "dédiabolisation"… Nombreux sont les termes employés pour décrire la trajectoire du FN depuis que Marine Le Pen a succédé à son père. Quel que soit le mot choisi, la thèse est à peu près la même : au cours des dix dernières années, le FN aurait adopté une stratégie de conquête de pouvoir passant par une "normalisation" de son image, en rupture avec l’héritage du "vieux" FN de Jean-Marie Le Pen.

Mon intention n’est pas ici de discuter de la pertinence de cette thèse [1], ni des débats qu’elle suscite, mais plutôt d’évoquer l’un des points aveugles de cette approche : à trop se focaliser sur la volonté lepéniste de se normaliser, on en oublie à quel point dans le même temps, et en réalité depuis beaucoup plus longtemps, c’est le normal qui s’est lepénisé. 


Lepénisation des esprits


Le phénomène n’est pas nouveau. Dès le 2 mai 2002, un texte collectif [2], publié dans Le Monde, sonnait l’alarme : "Le plus choquant et le plus effrayant fut d'entendre, le soir même [du 21 avril 2002], le discours sécuritaire répété par presque tous les ténors des grands partis. […] Faire de l'insécurité, qui est un très grave symptôme, le problème quasi unique de la France contemporaine, c'est faire le jeu de l'extrême droite et d'une dérive autoritaire à venir".


En 2002 également, Sylvie Tissot et Pierre Tévanian signaient un 
remarquable Dictionnaire de la lepénisation des esprits [3], dans lequel étaient notamment analysées "la politisation, à partir de la fin des années 1980, de la question de l’immigration et la focalisation des débats politiques autour du "problème de l’immigration" [et] la montée en force, dans la seconde moitié des années 1990, des discours sécuritaires centrés sur les jeunes des classes populaires." [4]

Une "banalisation" du FN en somme, du fait de l’adoption de ses thèmes favoris par de plus en plus de responsables politiques, d’intellectuels et d’éditorialistes, et non en raison d’une quelconque stratégie volontariste de "dédiabolisation" venue du parti d’extrême-droite. Un phénomène qui permettait à Jean-Marie Le Pen de répéter à l’envi que tôt ou tard les électeurs et électrices préféreraient "l’original à la copie".  


Des paroles et des actes


Depuis 2002, la focalisation sur l’immigration et sur les questions de "sécurité" n’a non seulement pas cessé, mais elle s’est considérablement aggravée. Et l’on a continué à assister à ce déplacement du discours dominant vers les thèmes favoris de l’extrême-droite, avec un basculement progressif que l’on pourrait schématiser ainsi : on a commencé par dire que le FN posait de bonnes questions mais apportait de mauvaises réponses, puis on a dit que le FN posait de bonnes questions mais que toutes ses réponses n’étaient pas bonnes, et enfin on a dit que le FN posait de bonnes questions et apportait beaucoup de bonnes réponses mais qu’il n’avait pas la capacité à les mettre en œuvre, contrairement à nous, gens responsables.


Et c’est ainsi que, de la loi anti-voile de 2004 aux expulsions de camps de Rroms, de la création d’un ministère de l’Identité nationale à la fermeture des frontières aux migrant-e-s, de la mise en place de l’état d’urgence, devenu état d’exception permanent, au renforcement des conditions de légitime défense pour la police, des arrêtés anti-burkini au développement exponentiel de la vidéosurveillance, de l'armement de la police municipale à la déchéance de nationalité [5]… les paroles sont devenues de plus en plus souvent des actes et des pans entiers de la politique du FN ont progressivement été appliqués [6].


Dans le même temps, fort logiquement, la normalisation s’effectuait sur le plan intellectuel et médiatique, avec un Éric Zemmour de plus en plus omniprésent sur les antennes, un Ivan Rioufol consacré éditorialiste par ses pairs, un Valeurs actuelles considéré comme un hebdomadaire radical mais respectable, un Alain Finkielkraut récompensé par l’Académie française pour ses obsessions identitaires, la médiatisation toujours plus forte des "experts anti-terroristes" ayant fait leurs armes à l’extrême-droite [7]… Et peu de voix pour dire que tout cela n’était pas "normal".  


L’immigration, l’insécurité… et le reste 


C’est ainsi que le "mainstream" s’est modifié, que la frontière entre l’"acceptable" et l’
"inacceptable" s’est déplacée, que nous avons été petit à petit accoutumé-e-s à une nouvelle normalité. Bref : c’est ainsi que le normal s’est progressivement lepénisé. Et l’on s’épargnera de faire ici la liste des outrances racistes, islamophobes et plus globalement réactionnaires, devenues tellement banales que c’est désormais l’antiracisme politique, la lutte contre l’islamophobie ou même les combats féministes qui semblent devoir être dénoncés comme des "dérapages". 

Bien d’autres thèmes et propositions du FN ont été légitimés, en paroles et en actes, par les partis "républicains" et par les médias dominants : la restriction des libertés au nom de la sacro-sainte "sécurité" ; l’interdiction de réunions, de rassemblements, de manifestations… au nom de la sécurité de l’État ; la défense inconditionnelle de tous les agissements des "forces de l’ordre", et les campagnes calomnieuses contre celles et ceux qui dénoncent les violences policières ; la stigmatisation et le contournement des corps intermédiaires, notamment les syndicats, méprisés par un gouvernement prétendument "de gauche" ; les anathèmes contre les juges et la dépossession de la justice d’un nombre significatif de ses prérogatives, au profit de la police [8]… 


Loin d’une simple stratégie de "normalisation" du FN, on a en réalité assisté (et l’on assiste encore) à un processus plus ancien, par lequel la lepénisation des esprits s’est accompagnée d’une lepénisation du réel, qui a elle-même renforcé la lepénisation des esprits, laquelle a renforcé le caractère 
"normal" de la lepénisation du réel, etc. Il fallait dès lors avoir la lucidité légendaire d’un Daniel Cohn-Bendit pour poser, au début de l’année 2017, le diagnostic suivant : 




Comme si ce n’étaient pas les politiques et les discours fondés sur l’angoisse et la peur, et entretenant l’angoisse et la peur, qui avaient normalisé Marine Le Pen, et donné au passage du crédit à sa stratégie de "normalisation"… 




***


Il ne s’agit évidemment pas de dire ici que nous vivons déjà dans un État-FN, ni de relativiser, bien au contraire, la menace mortelle que constitue l'extrême-droite. Lorsque l’on étudie le programme et les pratiques de Marine Le Pen et de ses sbires, on mesure en effet que le pire est toujours possible. Mais à l’heure où certains continuent de produire des "analyses" sur la normalisation de Le Pen en ne voyant pas – ou en faisant semblant de ne pas voir – à quel point le normal a été lepénisé, et surtout à l’heure ou certains (parfois les mêmes), qui n'ont rien dit au cours des 15 dernières années, se croient autorisés à donner des leçons d’antifascisme à celles et ceux qui, à gauche, hésitent à voter Macron ou ont choisi de ne pas le faire, certaines pendules nécessitent d’être remises à l’heure. 

Il ne s’agit pas non plus de polémiquer par je-ne-sais quel goût de la joute verbale ou je-ne-sais quel sens de l’honneur, mais bien de rappeler que l’antifascisme du dimanche électoral, que l’on ne confond pas ici avec le vote de celles et ceux qui, à gauche, entendent sincèrement "faire barrage au FN dans les urnes", est une posture particulièrement malvenue, a fortiori lorsqu’elle est adoptée par ceux qui ont contribué à lepéniser le normal... et donc à normaliser l'extrême-droite. Lutter contre la menace fasciste, c’est lutter, d’une part, contre le FN, ses idées et leur banalisation et, d’autre part, contre les politiques grâce auxquelles l’extrême-droite se développe. Mais c’est aussi refuser de considérer comme « normale » une réalité devenue cauchemardesque et se battre, quoi que l'on décide de faire le 7 mai, pour réhabiliter la portée fondamentalement nécessaire, et donc réaliste, de l’utopie.   


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[1] On ne pourra toutefois manquer de souligner au passage que l’une des clés de la normalisation du FN était sa normalisation médiatique, avec notamment le fait que les médias parlent de cette stratégie : "Marine Le Pen fait le ménage", "Marine Le Pen condamne tel ou tel "dérapage"", "Marine Le Pen refuse le soutien de tel ou tel néonazi", etc. Résultat : évoquer dans les médias la stratégie de normalisation du FN, y compris de manière critique, a contribué à cette normalisation. Les ruses de la raison performative.
[2] Jean-Claude Boual, Michèle Descolonges, Françoise Héritier, Michel Juffé, Maxime Sassier, Arnaud Spire, Yan Thomas, Jean-Pierre Vernant, "Lepénisation des esprits et crise de la démocratie", que l’on peut retrouver sur le site du Monde.
[3] Paris, Esprit frappeur, 2002.
[4] "La lepénisation des esprits : retour sur une histoire qui ne finit jamais", publié sur le site Les mots sont importants.
[5] La liste est malheureusement loin d’être exhaustive.

[6] Il ne s'agit pas de dire ici que l'application des mesures prônées par le FN n'a commencé qu'après 2002. Mais l'accélération du phénomène est évidente.
[7] Là encore, la liste est malheureusement loin d’être exhaustive.
[8] Là encore… 


mercredi 26 avril 2017

Extrême-droite vs candidat des banques : la catastrophe n’est pas imminente, elle est déjà là

Disons-le clairement : cette configuration de second tour est une catastrophe.

Parce que le FN y est présent, bien entendu, et que le peu de réaction que cela suscite en dit malheureusement long sur la normalisation de l’extrême-droite.

Mais aussi parce que l’adversaire de Le Pen au second tour est, malgré sa large avance dans les sondages, l’opposant rêvé pour le FN. 

Polarisation de classe

Macron est en effet celui qui incarne le plus le mythe de la mondialisation heureuse, et des prétendues vertus du néo-libéralisme, de la dérégulation financière, de la déréglementation du marché du travail, de l’eurobéatitude, etc. Face à celui qui se pose fièrement en champion de la mondialisation néo-libérale, Le Pen se pose frauduleusement, mais logiquement, en représentante des exclu-e-s de cette mondialisation. 

Et il suffit de faire un peu de sociologie électorale pour mesurer l’étendue des dégâts : plus on est dans les « CSP+ », plus on vote Macron, plus on est dans les « CSP- », plus on vote Le Pen ; plus on a des hauts revenus, plus on vote Macron, plus on a des bas revenus, plus on vote Le Pen ; plus on est diplômé, plus on vote Macron, moins on est diplômé, plus on vote Le Pen, etc. Ces tendances opposées, qui font écho à la sociologie de la France du « Oui » et de celle du « Non » au référendum de 2005, n’ont jamais été aussi marquées qu’à l’occasion de ce second tour.



Autant dire que le vote du 7 mai va être marqué par une polarisation de classe, et risque de se solder par un vote avec de puissantes dynamiques de classe. Tout n’est évidemment pas chimiquement pur et ces dynamiques de classe n’équivalent pas, côté FN, à un vote de classe à strictement parler, puisque les motivations premières de son électorat sont racistes et sécuritaires, et non économiques et sociales. Mais les tendances lourdes sont là, aussi contradictoires soient-elles, et c’est ce qui est le plus inquiétant. 

Le discours dominant chez les éditorialistes, sondologues et responsables politiques enfonce encore un peu plus le clou : les électeurs et électrices de Macron seraient pour la modernité, la marche « normale » du monde, le renouvellement politique qui accompagne le progrès technologique, etc. ; les autres seraient tournés vers le passé, peu cultivés, réfractaires au progrès, fermés sur le monde : des beaufs ouvriers, des chômeurs décérébrés. 

La nécessaire mobilisation contre le FN, formation politique qui représente le pire des dangers pour les libertés démocratiques, pour les classes populaires, pour les femmes, les LGBTI, les étranger-e-s et les Français-es non-Gaulois, ne peut s’abstraire de ces considérants de classe. Et c’est pour cela que la configuration du deuxième tour, avec un Macron qui incarne une vraie politique de classe, celle des dominants, est catastrophique. 

Le vote Macron n’est ni le problème, ni la solution

Et voilà pourquoi, comme tant d’autres, je n’appelle pas à voter Macron. Et absolument pas, comme je le lis ici ou là à propos de celles et ceux qui sont sur cette position, parce que nous tracerions un trait d’égalité entre Macron et Le Pen, entre la démocratie bourgeoise et le fascisme. Je suis en ce sens en plein accord avec la déclaration de Philippe Poutou le soir du premier tour, qui désigne clairement le FN comme notre adversaire mortel et qui ne dénigre aucunement celles et ceux qui iront voter Macron. 

Mais face à une telle polarisation de classe, il me semble inenvisageable, lorsque l’on a publiquement soutenu une candidature de classe comme celle de Philippe Poutou, de joindre ma voix au chœur de ceux qui non seulement nous écrasent depuis des décennies, mais sont fiers d’annoncer qu’ils vont continuer à le faire. Le résultat du premier tour et la polarisation qui s’annonce au deuxième tour sont la conséquence du brouillage des repères de classe, et autant éviter de les brouiller encore plus en appelant à voter Macron.  


Ce qui ne signifie pas, contrairement à ce que certains affirment, être passif et « laisser les autres aller voter en se bouchant le nez ». Car se battre pour que Le Pen ait le moins de voix possible, ça ne se résume pas à voter ou faire voter Macron. Ce n’est pas seulement faire baisser son score en valeur relative, mais aussi en valeur absolue, en décourageant les gens de voter pour elle. C’est le sens du mot d’ordre « Pas une voix pour Le Pen », que l’on retrouve notamment dans les communiqués de la FSU et de la CGT, peu suspectes de naïveté face à l’extrême-droite, et qui n’appellent pas elles non plus à voter Macron. 

Faire reculer le FN, pas le contenir 

Or faire perdre du soutien et des voix à Le Pen, c’est possible : a-t-on déjà oublié l’impact du « grand débat » du 4 avril, et de l’attaque de Philippe Poutou contre Le Pen qui est apparue bien impuissante face à un ouvrier qui expliquait qu’elle faisait partie du système ? Une attaque frontale face à laquelle elle est restée, c’est suffisamment rare pour le souligner, silencieuse. De l’aveu même des dirigeants du FN, ça leur a fait beaucoup de mal, ça leur a fait perdre des voix, ça a largement écorné son image de « candidate du peuple » et ça a laissé des traces. 

Pas plus tard que ce matin, sur le marché de Rungis, Le Pen s’est faite huer par des commerçants aux cris de « Poutou ! Poutou ! ». Et il y a fort à parier que ces commerçants n’avaient pas voté Poutou… Il ne s’agit évidemment pas de dire que tout se résume à quelques minutes de télévision le 4 avril dernier. Cependant, ce qui est certain, c’est qu’il n’y a aucune fatalité à ce que la majorité des exclus de la mondialisation votent Le Pen. Mais on ne les convaincra pas de voter Macron, candidat assumé des forces qui ont provoqué leur exclusion.


Il ne s’agit évidemment pas de sombrer dans des discours du type « il faut comprendre les préoccupations des électeurs du FN ». Ça, on sait où ça mène : on commence par dire que le FN pose de bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses, puis on dit que le FN pose de bonnes questions mais que toutes ses réponses ne sont pas bonnes, et enfin on dit que le FN pose de bonnes questions et apporte de bonnes réponses mais qu’il n’a pas la capacité à les mettre en œuvre, contrairement à nous, gens responsables.  

Donc ne rien concéder sur les questions antiracistes, sur l’internationalisme, sur les droits des femmes et des LGBTI, sur les questions de démocratie, de libertés publiques, etc. Et le dire haut et fort dans les jours qui viennent (et après). Mais comprendre aussi que cela ne suffit pas, et qu’il faut également attaquer le FN sur son autre terrain de prédilection : le parti soi-disant hors système, au service des petits et des exclus. Car si on ne fait pas ça, on passe à côté de la problématique de classe, et on n’effrite que très peu le socle électoral du FN.

Là où il est élu, le FN réduit les subventions attribuées aux cantines scolaires, contraignant les plus pauvres à retirer leurs enfants de la cantine. Là où il est élu, le FN baisse les budgets des écoles, supprime le 13ème mois aux employés municipaux, ferme les locaux du Secours populaire. Au Parlement européen, le FN vote pour la directive « Secret des affaires » présentée par la commission européenne, qui permet aux multinationales de toujours mieux tricher, frauder et persécuter les lanceurs d’alerte. 

Le FN pique dans les caisses, le FN détourne de l’argent, le FN se planque derrière les lois du « système » qu’il prétend combattre. Le FN est dirigé par une riche héritière, qui vit de la politique, et qui est entourée de gens qui méprisent les ouvrier-e-s, les salarié-e-s, les pauvres, comme ils ont eu l’occasion de le démontrer en injuriant Philippe Poutou après le débat du 4 avril, à propos de sa tenue vestimentaire, de sa façon de parler, de son investissement syndical pour défendre les conditions de travail chez Ford et ailleurs.


La catastrophe ne va pas arriver : elle est arrivée

Et tout ça, ce ne sont évidemment pas les partisans de la mondialisation néo-libérale, qu’ils soient au PS, chez Macron ou aux Républicains, qui vont le dire, car ils font pareil. Alors ne nous trompons pas d’adversaires, ni d’alliés. Notre problème n’est pas de nous empailler entre nous à propos du vote Macron. Pour ma part, je ne mènerai aucune campagne contre le vote Macron, ni ne tenterai de décourager ou de faire culpabiliser celles et ceux qui vont aller voter. Et ce serait bien que cela marche dans les deux sens, car on a autre chose à faire.

Si la discussion se polarise, et c’est bien ce que certains voudraient, autour de la question du bulletin de vote Macron, les questions politiques disparaissent, ainsi que toute perspective au-delà du 7 mai. Or c’est bien de cela dont il s’agit. Face au FN, il s’agit de construire un front social et politique aussi intransigeant sur les questions antiracistes, internationalistes, féministes, démocratiques… que sur les questions de justice sociale, de partage des richesses, de déprofessionnalisation de la politique, de lutte contre la marchandisation du monde et l’appropriation capitaliste. Le premier rendez-vous, c’est le 1er mai prochain. Et il faudra en organiser bien d’autres.

À nous de mener campagne ensemble contre notre adversaire mortel, le FN. À nous de mener une campagne antiraciste, internationaliste, féministe, démocratique, contre l’ultra-réaction que représentent Le Pen et son parti. Mais une telle campagne ne pourra faire reculer le FN, à court, moyen ou long terme, que si elle intègre aussi, et sans tergiverser, les questions de classe. Alors, que l’on vote Macron (à reculons) ou pas, il faudra clairement dénoncer les politiques, et les responsables politiques, qui ont permis l’ascension du FN, y compris Macron. Et que l’on soit militant-e dans un parti ou pas, dénoncer le FN comme un parti du système, et contribuer à reconstruire du collectif et de la conscience de classe là où elle a quasiment disparu.

Le pire n’est jamais certain, mais un deuxième tour mettant aux prises le candidat des banques et la candidate de l’extrême-droite n’est pas l’annonce d’une catastrophe qui pourrait survenir. La catastrophe est déjà là. Et s’il ne s’agit évidemment pas d’adopter une posture professorale, on peut se le dire franchement : l’heure n’est ni aux leçons de morale, ni aux raccourcis électoraux, ni aux demi-mesures, mais bien à l’engagement, collectif, durable, et radical.  

jeudi 16 février 2017

Quand Causeur et Valeurs actuelles s’essaient à la critique des médias

Quand des médias de la droite décomplexée, tels Causeur ou Valeurs actuelles, s’adonnent à la critique des médias [1], faut-il applaudir ? Pas nécessairement.
Surtout quand, à la lecture des deux « dossiers » en question, on a le sentiment d’avoir affaire à une opération idéologique opportuniste, qui s’appuie sur des imputations et des approximations, sinon des falsifications, et qui s’inscrit en outre, contrairement à notre critique, dans une « guerre interne » entre médias. Une opération idéologique qui se prolonge aujourd’hui avec la récente mise en ligne d’une pétition exigeant « le pluralisme des opinions dans l’audiovisuel public », soutenue entre autres par Valeurs actuelles.

mercredi 8 février 2017

« Benoît Hamon le rêveur » : un cauchemar pour les éditorialistes

Le dimanche 4 février, Benoît Hamon était « officiellement » investi candidat à l’élection présidentielle lors d’une initiative organisée à la salle de la Mutualité, à Paris, après avoir déjoué tous les pronostics des turfistes des grands médias qui traitent les campagnes électorales comme des courses de chevaux.
L'occasion de revenir sur des semaines de commentaires avisés, glanés au cours du mois de janvier à l’occasion des débats et du scrutin de la « primaire de gauche » : ils donnent un aperçu non seulement de l’indigence, mais surtout de la convergence strictement propagandiste des commentaires d’un journalisme de caste, mobilisé au service de son prétendu « réalisme ». En un mot : Benoît Hamon le « rêveur », un cauchemar pour les éditorialistes associés.